INTERVENTION SUR LE "MANIFESTE D’ EUROSESAME"

Mario Boninsegni, Vice-président Association Eurosésame

 

Vers la fin des années 80, je travaillais au Service de Documentation à l’IRRSAE Toscane, avec le Directeur actuel de la Bibliothèque de Documentation Pédagogique de Florence, siège de l’Agence Socrates Italie, Giovanni Biondi.

Je me souviens du soir où, sur une place de Florence, il me mit au courant des fonctions et des caractéristiques du Vidéotel.

Ce fut comme une illumination ; et le hasard voulut qu’en retournant à l’Institut, je trouvai dans le courrier un modeste tract polycopié jaune en langue française, où l’on communiquait l’existence et l’activité de l’Association ( et réseau) " Sésame passeport " dont le siège se trouvait au Centre International d’Etudes Pédagogiques de Sèvres, Paris...

Il y avait un numéro de téléphone international, que je connais encore par coeur, et sans trop y réfléchir je le composai.On me passa un certain monsieur Robert Valette, gentil, disponible, éminent pédagogue.

Depuis lors, de France, doté d’une infatigable ténacité et d’une continuité incroyable, avec sa compagne Yvette, il me suivit pas à pas dans l’usage international de Vidéotel de l’IRRSAE Toscane, et ensuite pour l’insertion dans le Réseau Sésame Passeport, puis Missimix et Internet par ordinateur.La télématique fit ainsi partie de ma vie, une longue histoire hérissée d’obstacles, au début vécue dans le scepticisme et dans l’indifférence générale.

Robert et Yvette Valette mais aussi Giovanni Biondi ont été mes maîtres, et ensemble depuis le début, nous avons eu cette certitude : que l’introduction des Nouvelles Technologies à l’école était une chose nécessaire, dont il fallait tenir absolument compte et à laquelle on ne pouvait renoncer, mais toujours dans le plus profond respect des idéaux humanistes et de la vraie pédagogie.

Dans le premier livre auquel je contribuai, pour la Telecom, avec d’autres auteurs dont le professeur Roberto Maragliano de l’Université de Rome, le titre était déjà significatif : " Vidéotel en classe, la didactique vole ".

Dans la lettre que j’écrivis peu de temps après à l’Administrateur Délégué de l’Olivetti Prodest pour avoir des ordinateurs afin d’équiper un atelier au Collège Tenerani de Carrare, je soutenais le caractère injuste du combat du Ministère, à l’époque, à savoir l’unique diffusion des langages de Programmation dans les Lycées, en particulier le langage Pascal, comme si nous devions tous devenir un peuple de programmeurs, à commencer par les jeunes.

Un technicisme excessif qui privilégiait seulement certains aspects de l’informatique, en négligeant complètement l’usage des logiciels opératifs et didactiques déjà prédisposés.

Je soutenais aussi qu’un simple paquet d’application, principalement un programme d’écriture vidéo, une base de données, une feuille de calcul auraient permis à de nombreux enseignants, et pas seulement à ceux de mathématique, de participer au travail, en faisant de l’informatique un INSTRUMENT qui pouvait être utilisé pédagogiquement à l’école, par des enseignants et au service de toutes les disciplines et non une discipline distincte réservée aux spécialistes.

Comment convaincre un enseignant de langue italienne ou étrangère de plus de 40 ans à se convertir à l’informatique ???

Quand, avec Robert Valette, nous lançâmes en avant-première le " Projet Europe ", échange entre écoles françaises, italiennes et européennes, quelques années auparavant, en 1991/92, ce problème se posait déjà : technicisme exaspéré ou humanisme, pédagogie et culture qui trouvent dans les Nouvelles Technologies un véhicule formidable qui projette tout au niveau européen et mondial ?.

Dans un article pour la Revue " Golem " du CNR de Rome, je posais déjà à l’époque, étant désormais à un carrefour de ma vie, et comme Internet n’existait pas encore en Italie, le problème politique, institutionnel et économique du choix entre Vidéotel/Télétel et des systèmes de réseau télématique par ordinateur, qui alors utilisaient des " serveurs " français, comme par exemple Sésame Passeport, dont le nom est l’homonyme du réseau, souples et polyvalents, qui permettaient la communication par Vidéotel et aussi par Ordinateur et Modem, surtout pour la communication avec les écoles des Etats Européens pour lesquels (Allemagne, Angleterre, Espagne...) " de nombreuses passerelles qui permettèrent une communication directe entre systèmes Vidéotex " auraient été nécessaires.

Etant au tout début de cette colossale expérimentation qui a eu seulement un impact décisif en 1994 avec l’invention à l’Université de Genève du World Wild Web pour Internet, toutes les observations déjà dévelopées dans le Manifeste d’Eurosésame se présentaient comme une parfaite évidence.

L’enseignant qui voulait pratiquer les Nouvelles Technologies devait faire pression sur l’ensemble de l’organisation de l’établissement scolaire, comme cela se passe encore, en partie, aujourd’hui, à partir de l’interdiscipline, des horaires, des lieux, des instruments et des financements.

Les graves difficultés d’un Projet précurseur comme l’ " Europe ", qui a pourtant commencé avec une Convention sur l’utilisation officielle stipulée entre le CIEP et l’IRRSAE Toscane pour l’usage du " Réseau Télématique Sésame Passeport " et avec une lettre d’approbation du " Ministère de l’Education Française " le démontrent.

Et pourtant depuis ce temps-là, voilà la véritable raison de cette citation des temps révolus de l’époque difficile des pionniers, avec Robert et Yvette, nous avions donné à notre travail une forme précise qui n’a jamais changé ni avant ni après : Télématique et didactique, humanisme, pédagogie.

A toutes les écoles italiennes, les élèves du Collège français de Beaulieu-sur-mer, près de Nice, avaient envoyé une très belle poésie intitulée " L’amour " (Il est grand ?Oui, plus grand que la terre...) de l’élève Lolo.

A cette poésie, a répondu Ilaria, du Collège Tenerani de Carrare (Italie), (Il suffit d’une étoile dans le ciel pour rendre un soir plus beau...).Citons directement du " vieil " article :

  1. Toutes les poésies des élèves français ont été élaborés par ordinateur (Collège Tenerani) avec un programme graphique (Finesse) et des caractères sophistiqués, et par la suite renvoyéés par Fax, le jour suivant, à BEAULIEU, comme première réponse à nos " expéditeurs ".
  2. Traductions et lecture en classe des poésies, pendant que le professeur Ratti, Italien, préparait avec une classe I des non-sens anglais sympathiques (Limerik) et une poésie de Noël (envoyés trois jours plus tard).
  3. Le professeur Gemmati (Musique) préparait avec une classe III une mélodie pour cette poésie.
  4. Le professeur Spadoni (Soutien) se consacrait au codage, en notation américaine, de la musique, afin de pouvoir l’envoyer par voie télématique avec un décodeur, et il se préparait à réaliser un programme spécifique pour le décodage et le codage automatique des notes.
  5. La poésie a été, après 7 jours, envoyée par voie télématique avec la musique en code et par Fax avec la partition.

 

Voici ce qu’aujourd’hui encore nous soutenons sans cesse et passionnément, comme toutes les initiatives de notre passé, présent et lointain passé le prouvent : la technique doit rester un instrument, une voie à travers laquelle on pousse au maximum la Communication, le véhicule du savoir, alors que l’homme reste en première place.

Nous n’avons aucunement peur d’expérimenter, d’aller toujours de l’avant vers l’extrème limite de l’expérience technologique, mais dans le but d’apprendre, d’enseigner, de vivre avec les jeunes l’aventure du savoir tout en respectant l’homme.

On ne peut en arriver à idôlatrer un ordinateur ou à accepter sans cesse ou sans doute tout ce qu’Internet nous propose, et qu’il contient aussi un tas d’immondices.

Cela veut peut-être dire que nous prenons de la distance, désormais par rapport aux systèmes télématiques ?Celui qui affirmerait une telle banalité ne pourrait être que de mauvaise foi.

Depuis des années nous soutenons la primauté des nouvelles technologies pour la diffusion du savoir et en particulier à l’école, et la nécessité de leur développement nouveau et continu.

Mais le rôle de l’enseignant, pédagogue, reste primordial et irremplaçable.Il serait absurde de penser à des enseignants robotisés et à des classes virtuelles.

Et ils ont raison ces professeurs qui renoncent aux propositions technicistes qui les mettent en difficulté et ne leur permettent pas d’accomplir pleinement leur rôle.

C’est évidemment positif, et nous l’avons demandé il y a longtemps, cette tendance des Gouvernements et des U.E. à vouloir développer toujours plus le " parc machines " des écoles pour leur permettre d’être actives dans le domaine des technologies, mais la chose vraiment difficile, à présent, est de ne pas céder au mirage de la panacée technique.

Excepté les lieux où les ordinateurs restent tragiquement inutilisés à cause du manque de formation des Enseignants qui est la base fondamentale de chaque initiative possible à l’école, il faut " résister " à la tentation de juger avec l’oeil de celui qui privilégie la " machine ".

Le Congrès International de Terni dans son ensemble, s’est déroulé sous l’égide de l’homme et non de la machine, même si les Nouvelles Technologies étaient au premier rang.

Et c’est justement maintenant que le " réseau " s’impose à un niveau quantitatif et qualitatif inimaginable il y a encore peu de temps de cela, tendant à un renforcement des structures continu et symbolisant les années 2000 auquelles au siècle dernier, on rêvait, qu’il est justement devenu indispensable à présent de ne pas céder aux modes, même en favorisant le plus grand développement de la recherche :c’est l’étudiant, c’est l’enseignant le sujet ; c’est l’histoire, l’art, la poésie, la science la base solide et non virtuelle de l’expansion de la connaissance, c’est la Communication entre les écoles, qui généralement parlant, est un but qui peut s’étendre continuellement : Internet et le multimédia sont des véhicules extraordinaires, le fruit de l’intelligence de l’homme, que l’homme doit savoir gouverner parfaitement.

Au fur et à mesure que le développement du Réseau avance, des trésors inimaginables sont à portée de main : la Vidéo, le son, l’optimisation des images d’une splendeur jamais vue, l’accès aux documents, écrits, poésies, des livres qui se trouvent loin de nous mettent véritablement le monde à portée de main, de façon très enthousiaste : l’échange des savoirs entre écoles et universités change qualitativement leur expansion ainsi que le temps de la connaissance et de la recherche.

La musique, l’art, les musées, la ville sont toujours plus proches, mais cela doit être " La main d’un ami " tendue vers nous, une phrase simple délicieusement utilisée par Bertold Brecht dans son " Roman à quatre sous ", et non le bras mécanique d’une grue.

Les novices d’Internet, qui ont tout appris en un clin d’oeil et qui savent déjà enseigner à autrui, qui désenchantent les magnifiques destins inégalables et irremplaçables de la machine, me rappellent la couleur qu’ils portent " ...une blouse jaune faite de trois mesures de coucher de soleil " que récite superbement Vladimir Majakovskij dans la Poésie " La blouse du godelureau " (1913).

Les " sacrés " me font rire, " ceux qui " comme dit une belle chanson italienne, font de l’atelier d’informatique une espèce de temple du culte techniciste et sérieux où il n’existe pas de trace d’hilarité ni de doute (les ordinateurs ne se trompent jamais) : douter et sourire est humain, les machines n’en sont pas capables : c’est le pédagogue qui conserve en tout et pour tout l’art de l’enseignement, on n’apprend pas la vie avec les quiz, peut-être beaucoup plus avec " Le bon mot et le genre comique " dont je conseille la lecture dans " Le bon mot ", Sigmund Freud, Boringhieri.

Je ne crois pas, comme certains l’affirment, que le CD ou le Réseau ne puissent jamais remplacer le papier ou le livre : ils pourront coexister, complémentaires, toujours mieux, fournissant des informations et procurant le plaisir de la culture de façon différente, à une vitesse différente, dans des conditions diverses ; je ne crois pas que l’écran d’un ordinateur, quelque soit sa taille, ne puisse jamais remplacer pour nous la vraie vision (esthétique) de la Joconde au Louvre, ou de mes Impressionnistes préférés : " est modus in rebus " si je peux me permettre d’avoir recours à une langue qui en informatique est passée de mode !!! Il y a sûrement un équilibre pour toute chose et des points de base qui ne doivent pas être mis en question (j’insiste : " si parva licet ").

Parlons-en, discutons, nous sommes à un tournant d’une importance fondamentale, autrefois on disait " Hic Rhodus, hic salta ", ne faisons pas comme l’homme des Nouvelles de L.Pirandello, connu pour son manque de volubilité face à n’importe quel évènement, le taciturne mystérieux par excellence " L’homme avec une fleur à la bouche " : personne ne connaissait jamais l’immense tumulte chaotique et multicolore de pensées qui l’envahissait sauvagement mais qu’il ne " savait " exprimer.

Ne laissons pas parler les machines, parlons, nous, et utilisons au mieux les machines.

" Celui qui n’a pas de patience n’obtient rien...

Nous nous servons de notre intelligence, pas de la magie,

Et l’intelligence a besoin de temps. "

(W.Shakespeare, " Otello ")

A notre époque de frénésie, où le temps est toujours plus réduit en raison d’exigences souvent liées au profit, n’oublions pas de prendre le temps de réfléchir au futur que nous voulons, ne nous laissons pas entraîner par les mécanismes de l’inéluctable avancée du Progrès : le Progrès doit être de l’Homme pour les Hommes, des Femmes pour les Femmes, et surtout pour les jeunes, pour un lendemain meilleur pour eux.

" A quoi me serviraient-ils s’ils me sont dispensés quand je ne suis pas le centre d’intérêt de la discussion ? " (F.Kafka, " Lettre au Père ").

Ce débat est d’une importance fondamentale, même en faisant polémique, si nécessaire : mais les enseignants doivent y entrer à plein titre, et faire parler les jeunes aussi qui sont les plus directement intéressés, au fond : les élèves de première année de collège ainsi que les dernières classes de primaire connaissent aujourd’hui déjà bien l’ordinateur, quelquefois même Internet qu’ils utilisent chez eux ; j’oserais dire, à travers une terrible affirmation qui frôle le blasphème ; mieux que certains enseignants : ils doivent être suivis, orientés, il faut leur inculquer des principes, ils doivent apprendre que les machines sont à leur service et non le contraire, que la primauté doit toujours rester à l’homme.

Discutons maintenant, ou alors nous irons après " A la recherche du temps perdu ", mais pas comme M.Proust, qui a produit une oeuvre fantastique, mais plutôt vaguant pour rassembler une humanité dispersée.

Je ne veux pas sembler d’un pessimisme excessif, j’ai consacré une bonne partie de ma vie à l’introduction des NT à l’école, pour l’avoir finalement se mettre au pas de la société et j’entends continuer à le faire ; mais...dans une des intuitions plus puissantes de ce siècle, Mc Luhan théorisait le " Village global " : un village global d’humains, non de robots.

Mario Boninsegni

Vice-président Association Européenne Eurosésame

S.M.Don Milani – Massa – Italie

Bmario@zia.ms.it

http://www.iswe.com/marietto

Traduit par Caroline Di Milla

e.fusaglia@helpcompany.it