La deuxième caravelle.
Nous avons échangé quelques idées, il y a plusieurs mois, sur tous les sujets qui nous passaient par la tête et que l’actualité nous suggérait. Comme nous ne voulions pas rester au niveau des pâquerettes, nous avons essayé d’élever les débats, à un niveau supérieur à celui de la « place du marché » ou du « café du commerce ». Et c’est toi, Chère Mandeika, qui nous y a propulsé à ce niveau, sans coup férir, en nous proposant de débattre de questions qui nous ont forcés à faire quelques efforts tant de recherche que de réflexion et de mise en forme. Nous avons surtout réalisée à cette occasion, que les « grandes pensées », si absentes des débats populaires que nous proposent les médias omniprésents, ne sont pas l’apanage exclusif des écrivains, des professeurs de philosophie, des philosophes et autres grands prophètes de notre temps.
Tu me disais récemment avoir du mal à retrouver ces bribes de pensées ainsi échangées. Pour donner suite à ton initiative mais aussi parce que cela me plaisait, je les ai retrouvées et regroupées en un petit recueil dont je te fais parvenir une copie. L’envie me démange maintenant de considérer ce recueil comme une première vague d’idées que tu as suscitées, Chère Grenouille, en posant tes trois questions fondamentales : qui sommes-nous ? , d’où venons-nous ? , ou allons-nous ?
J’ai , bien entendu, profité de cette occasion pour relire l’ensemble : je n’y ai trouvé que ce que nous y avions mis ; rien d’étonnant à cela ! Mais tout ce que nous avons dit et pensé - un océan de banalités que j’aime à croire parsemé de rares pépites de sagesse - s’y trouve bel et bien. Si j’insiste un tantinet sur cette évidence, c’est avec une arrière-pensée certaine : je ne vais pas tarder à m’en expliquer.
Tu suggères , Mandeika, de relancer ces causeries et dans nos derniers échanges à ce propos, deux idées centrales sont venues sur le tapis : l’homme moderne et les progrès de l’homme. Avec ton habituelle perspicacité, tu es en train de les triturer pour nous présenter un cadre, un terrain de chasse pour ainsi dire, à l’intérieur duquel nous pourrions livrer nos pensées les plus élevées aussi bien que nos réflexions les plus ordinaires et les plus banales.
Ce que je voulais dire, c’est que si nous décidons de parler de progrès, il serait bon, logique et édifiant que nous nous efforcions nous-mêmes, dans cette tribune, d’en faire un minimum et de donner l’exemple. Dans le recueil que je t’envoie – la première vague – nous avons, je crois, assez bien contrôlé cette tendance si commune, à rabâcher, à tourner en rond, voire à radoter carrément. Conservons cette habitude, évitons ces défauts : ce n’est qu’à ce prix que nous ferons quelques progrès dans le domaine de l’esprit.
Il s’agit des progrès pouvant être effectués par les individus déterminés – quelle que soit leur espèce – que nous sommes. L’image de l’escalade d’une montagne s’impose ici pour présenter ce que l’on devrait entendre par progrès de l’esprit. Nous avons atteint quelques monticules – le piémont peut-être – soyons-en fiers, la montagne est devant nous : prenons quelque repos mais ne nous permettons aucun retour en arrière et évitons toute chute. En nous attaquant à certains sujets classiques tels que : la liberté, le libre arbitre, le bonheur, l’amour, la science, la religion… nous avons défriché pas mal de terrain. Entretenons-le et ne laissons pas la friche regagner l’espace qu’elle a perdu ; surtout poursuivons notre longue et lourde tâche : creusons, approfondissons, élargissons, progressons et, avant tout, libérons-nous autant que faire se peut. Je ne connais pas d’autre but plus noble.
Pour ce qui est des progrès de l’humanité, c’est une autre paire de manches ! Nous aurons sans doute l’occasion d’en parler ; peut-être évoquerons-nous aussi celle des batraciens ou des chéloniens ?
Je sens ma carapace frémir d’impatience à la pensée que nous allons de nouveau rassembler notre petite confrérie et reprendre nos élucubrations animalières non sans étriller si nécessaire sur nos frères humains, ses prétentieux nouveaux venus sur notre chère vieille planète. Notre deuxième vague est en formation. Réflexion faite, l’image d’un bateau qui quitterait le port me plairait davantage ; alors changeons d’image : nous allons bientôt embarquer, enfin !
Chère Mandeika, je suis prête pour cette navigation risquée, tu peux donner le coup d’envoi, ou siffler le départ, comme tu veux. Et bon vent à notre deuxième Caravelle qui ne va par tarder à prendre le grand large. Il est temps d’apporter notre contribution à la réalisation du Grand Œuvre, pour employer un langage que tu aimes bien.