Tu m’interroges, Chère Mandeika, sur les élections présidentielles françaises de 2007. Le Grand Débat télévisé SARKO/SEGO vient de se dérouler et te voilà perplexe, hésitante entre l’humanisme et le sur humanisme, comme tu le dis. Puis, tu me demandes de t’éclairer. Cette demande me terrifie ! J’ai toujours été paniquée à l’idée d’aider un(e) ami(e) à faire un choix, quel qu’il soit

Alors, comment m’en sortirai-je ? Peut-être devrais-je te cacher mon opinion, ne voulant pas t’influencer ? Finalement, je me dis que le droit de vote n’ayant pas encore été donné aux grenouilles ni aux tortues, je n’hésite plus et je te donne mon avis. Même si mon influence est grande, il n’y aura aucune incidence sur le résultat. Pour commencer, je voudrais te dire que je range cette politique dans la même catégorie que la « religion », l’ « économie », la « philosophie », la « morale» ou encore l’ « art ». Vu de loin et notamment de ma planète, tous ces mots ne désignent rien d’autre que des outils. Mais ces outils sont de très grande valeur chez les humains, notamment dans le domaine de l’éducation au sens large du terme.

Zone de Texte: « Ou bien l'on cache ses opinions, ou bien l'on se cache derrière elles. Celui qui agit autrement ne connaît pas la marche du monde ou fait partie de l'ordre de la sainte témérité» 
(Nietzsche) 
Pour justifier cette position qui dois te paraître un peu osée, rapprochons, par exemple, « religion » et « politique ». Es-tu d’accord pour dire qu’il y a des centaines de façons de se comporter dans le monde de la religion.  L’un peut utiliser la religion comme un instrument pour dominer, accroître sa puissance ; un autre la considèrera comme un abri commode lui permettant de s’adonner aux charmes de la vie contemplative ; pour ce troisième, elle sera une échelle qui lui permettra de se hisser au niveau social qui lui convient ; enfin, pour ce dernier, l’homme ordinaire, elle sera l’équivalent d’une véritable philosophie épicurienne lui apportant réconfort, calme, paix et bonheur. Bien d’autres types d’usagers pourraient être insérés dans ce classement arbitraire à quatre niveaux. L’ensemble donnerait un de ces superbes meubles à tiroirs qui facilite si bien le rangement des choses.  Eh bien ! N’en est-il pas de même dans le monde de la politique ?  N’a-t-on pas, là aussi, un excellent moyen pour « ranger » les citoyens et autres assujettis ? Et as-tu, toi, une idée du tiroir qui te serait attribué ou de celui dans lequel tu te placerais ? Je veux dire, si tu étais un être humain et non un batracien.

Quant à moi, misérable tortue, je n’arrive pas à trouver ma place dans l’une quelconque de ces cases. Et, de surcroît, je ne souhaite pas en avoir une : ma carapace est le meilleur endroit et le plus sûr où je puisse me ranger.

Dans un monde ou de nombreuses forces concourent à l’affaiblissement de l’individu, voire à sa disparition, l’homme moderne, orgueilleux et outrecuidant, se dresse fièrement, sans bien se rendre compte, j’ai l’impression, de ce qu’il lui arrive.  Il est emporté contre son gré, le plus souvent, dans des tourbillons d’idées, d’images, de bruits, de besoins changeants, de modes. Il évolue dans ces changements et modifications incessants sans avoir le temps d’acquérir cette maturité qui lui fait cruellement défaut. Il est traité comme un mulet ou plutôt comme un chameau que l’on charge soigneusement de paquets de consignes morales, de sacs d’histoires incohérentes, de colis de cultures disparates. Mais, ainsi chargé, il ne s’en va pas dans le désert, lui.

Soudain,  voilà qu’il est invité, avec la pompe d’usage, à assister à cette grande messe démocratique destinée à débattre des moyens à mobiliser pour assurer  une meilleure massification du groupe social dans lequel il n’a décidément plus sa place, à assister au spectacle de ce cirque  grandiose ou il pourra s’esbaudir devant des acrobates  et des comédiens au talent discutable. De grâce ! Que l’on veuille bien accorder, à certains de ces pauvres humains, le droit de se tenir à l’écart de ces foires bruyantes! Qu’il  leur soit permis de se retirer humblement dans leur petite solitude ou parmi leurs amis !

Mais, me diras-tu, pourquoi se tiendraient-ils à l’écart ? N’ont-ils pas mieux à faire ? Ne devraient-ils pas participer au débat, ne serait-ce que pour tenter de faire prévaloir leurs opinions ? En supposant que cette participation soit effective, que penses-tu que les hommes puissent faire devant ce torrent de « modernisme » qui emporte tout sur son passage ? Je les vois entraînés par les énormes vagues de ces innovations successives, terrorisés à l’idée qu’ils pourraient en manquer une et ne pas être à la mode. Ils sont submergés par ces déluges de nouvelles quotidiennes, de tous ordres, que déversent sans interruption, journaux, revues, télévisions, radios, ordinateurs… Dans de telles circonstances, toute bouée de sauvetage, véritable fétu, s’avère dérisoire, inefficace et bien inutile.  D’ailleurs qui demande à être sauvé, qui réclame du secours ?

Pourtant d’énormes forces de désorganisation sociale ont été libérées. Dans ce tohu-bohu, l’individu n’a aucune chance : il est sacrifié sur l’autel de l’homme de troupeau. Il existe si peu, le pauvre, qu’il est prêt à n’importe quelle compromission, concession en échange d’une pitoyable apparition fugitive, sur une page de journal, sur un écran de TV, sur un site de l’Internet…convaincu sans doute qu’il aurait ainsi donné une forme à son existence, à défaut d’un sens ou d’un but.  Dans ces conditions, en effet, je ne vois rien que l’Homme puisse faire de mieux que de rechercher un refuge où il pourra attendre la fin des hostilités, tout en se préparant pour des jours meilleurs. Car après le flux vient toujours le reflux.

Zone de Texte: « Premièrement, il faut plus que jamais qu’il soit permis à quelques-uns de se retirer de la politique et de marcher un peu à côté : c’est où les pousse eux-aussi, le plaisir d’être maîtres de soi, et il peut y avoir aussi une petite fierté à se taire quand trop ou seulement beaucoup parlent. Puis on doit pardonner à ces quelques-uns s’ils ne prennent pas si au sérieux le bonheur du grand nombre, que l’on entende par là des peuples ou des classes dans un peuple, et se paient çà et là une grimace ironique; car leur sérieux est ailleurs, leur bonheur est une autre conception, leur but n’est pas de ceux qui se laissent saisir par toute main grossière, pourvu qu’elle ait cinq doigts. » 
Nietzsche


 Qu’il essaie de se sauver lui-même ! Qu’il s’efforce de préserver et de cultiver, en lui, ce qui n’est pas encore corrompu et dégénéré ! Qu’il tente de retrouver ses instincts perdus ou oubliés, ceux qui sont indispensables à la vie ! Qu’il les empêche de sombrer dans cette société liquide, dans ce chaos grisant et anesthésiant, dans cet océan de barbarie et de médiocrité qui menace de recouvrir le monde entier ! Voilà un programme ambitieux ! Et celui qui pourra le réaliser, aura fait sa part pour éviter que l’humanité ne devienne du sable ; en tout cas, il aura au moins évité de participer à un mouvement que certains considèrent comme une « involontaire préparation à faire naître des tyrans ».

Mais, je ne vais pas te faire l’affront d’esquiver complètement le sujet « politique ». A juste titre, tu me reprocherais de vouloir noyer le poisson, ce vieil ami. C’est en compagnie d’un penseur dont la réputation n’est pas à faire que j’aborde le problème. Il s’agit de Machiavel. Voici ce qu’il dit au sujet de l'Etat : " La forme des gouvernements est d'importance minime, quoique les gens de demi-culture pensent autrement. Le grand but de la politique devrait être la durée, qui vaut tout le reste, étant beaucoup plus précieux que la liberté."

Force est de constater que la politique qui s’intéresse à la foule, au troupeau, au grand nombre, n’a décidément rien à voir avec l’Homme.  A fortiori, elle n’a rien à voir avec l’humanisme et, bien évidemment, elle n’a  que faire du sur-humanisme, le pire des dangers, je suppose. La problématique Sarko ou Sego se situe, pour moi, à des années lumières de ces « Ismes » dont je ne méfie d’ailleurs, par principe. En tout cas, je suis bien désolé de te dire que je n'ai ressenti, à aucun moment, l'humanisme de l'un ou le sur humanisme de l'autre. Toutefois, je dois ajouter que je me suis dispensé de certains passages de ce débat. Le soleil et la plage m’ont distrait.

Il est grand temps de conclure. Au fond, je trouve, Mandeika, que nous avons de la chance, nous, de ne pas avoir reçu, du Genre Humain, le droit de vote. ( Et pourtant, nous valons tout autant, sinon plus, que certains bipèdes dégradés, décadents et dégénérés.) Quelle chance, quand même, de ne pas avoir à accomplir ce « devoir civique », comme ils l’appellent ! Et ce fameux dimanche matin, nous ne nous sentirons pas coupables de ne pas nous rendre « aux urnes ».  Au moins, nous avons cet avantage, nous les animaux, sur bon nombre d’ «hommes modernes ».

Amitiés,

Kurma