Zone de Texte: La Grenouille
et
la  Tortue
          

 

 

                                                                                      

 

Une parabole bouddhiste raconte qu'une tortue avait comme ami un poisson à qui
 elle voulait décrire ses promenades sur terre mais le poisson ne la comprenait pas 
car il croyait que l'on nageait sur la terre ferme comme dans l'eau. La sage tortue comprit que ses explications resteraient incompréhensibles pour le poisson, prisonnier de son milieu.
Heureusement la Tortue rencontra un jour un animal amphibie.
 C'était la Grenouille qui, comme elle, était en quête de sagesse.
Ces deux amies font part sur l'Agora "Europa nostra" de leurs controverses
 autour de trois questions qui restent sans réponses définitives :

 

Qui sommes-nous?

D'où venons-nous?

Où allons-nous ?

 

 

Elles souhaiteraient que chacun apporte ses lumières dans la langue de son choix...

 


 

CONTENU

 

CAUSERIE – 1 – La tortue et les masques –. 4

Dans la politique, l’art, l’éducation, la pensée. Auguste. Néron. 4

CAUSERIE - 2 - La Grenouille et les masques. 6

Une tautologie. Prévert : l’oiseau sur la tête. J.P.Sartre : la garçon de café. 6

CAUSERIE - 3 - La Tortue insiste. 7

Le parfait animal métaphysique. D’autres masques : la religion, la science, la morale. Maîtres de leur masques. 7

CAUSERIE -  4 -  Le philosophe et le garçon de café. 10

Un philosophe grincheux. Etre ce que l’on est. Un pauvre prolétaire. 10

CAUSERIE - 5 – « Nous sommes tous des garçons de café ! » dit le Grenouille. 11

Le garçon de café n’est pas de mauvaise foi. 11

CAUSERIE - 6 - La Tortue et les artistes. 12

Le comédien. L’art embellit la vie. Se construire des chaînes. La liberté, un maître mot. 12

CAUSERIE – 7 – La Tortue et l'évolution de l'homme. 14

Deux cents millions d’années. Evolution ou progrès. Au stade unicellulaire. Une cyclopéenne stupidité. La conscience. 14

CAUSERIE  - 8  La réponse du Castor à la causerie de la Tortue sur l’évolution. 17

Je maîtrise l’Univers. Vers le point final. Mark Twain. 17

CAUSERIE – 9 – La réponse de Kurma au Castor. 18

Un castor ? L’Histoire Universelle. Légende chinoise sur l’écriture. L’humanité et l’animalité. L’homme moderne. 18

CAUSERIE - 10 - Kurma donne son avis sur les élections. 20

La politique et l’homme moderne. Après le flux vient le reflux. Barbarie et médiocrité. Machiavel. Humanisme ?. 20

CAUSERIE - 11 - Le Castor désillusionné. 23

Au nom de l’éveil spirituel. Les animaux sont plus humains.Le berger, le marchand, le boucher. 23

CAUSERIE - 12 - La Tortue aime bien le loup. 25

La liberté totale. Sur un piédestal. L’esprit est un organe. Animaux sauvages ou domestiqués. Rousseau La Fontaine. Vigny. 25

CAUSERIE -13 - La Grenouille au pays des merveilles. 27

Métamorphose. Evolutionnisme, créationnisme. La Bible. Le dessein intelligent. Des réponses à des questions obsédantes. 27

CAUSERIE – 14 – Quand  Kurma s’en lave les mains. 31

Pour le genre humain. Opposition et contrastes. La tortue religieuse. Dieu est mort. Des duels qui font sourire. Vérités scientifiques, vérités religieuses. Besoin de béquilles.Le principe d’égalité. Des périodes transitoires. La volonté.  Un rire homérique et insolent. 31

CAUSERIE – 15 – A l’écoute des Enseigneurs. 35

Des pensées laïcistes simplistes. A l’écoute des enseigneurs. L’enseigneur de Marie de Magdala. L’opium du peuple. Un choc apocalyptique.  Vive le divin. Le simplisme des certitudes. 35

CAUSERIE - 16 - La Terre vue du Ciel 39

Ce que fait l’homme. La Terre est en danger. L’éducation est une solution. 39

CAUSERIE - 17 – Quand Kurma parle de vérité. 40

Diogène et Alexandre. Qu’est-ce que la vérité ? Rien n’est, tout devient. Shopenhauer. Goethe et Voltaire. Nous sommes sans illusion. Le vérité: un processus. Des questions inutiles. Un jouet pour enfant. 40

CITATIONS – 17 – Quelques  enseigneurs. 45

Inimitié contre la lumière- Nietzsche. Le monde est ma représentation - Shopenhauer. Les plus hautes maximes…Goethe. L’erreur…Voltaire. Le paradoxe…Kierkegaard. L’espace et l’homme, Nietzsche. 45

CAUSERIE - 18 - Et pendant ce temps la maison brûle! 47

La terre sera toujours là. Vanitas vanitatum homo ! Les fourmis et l’esprit. Un vulgaire appendice. Vive l’indifférence. 47

CAUSERIE - 19 - Il Lupo présente l’enseignement de San Francesco. 49

Un Saint, poète mystique. Une vision grandiose de la Création. Le mépris de la Nature. San Francisco est créationniste. 49

CAUSERIE  - 20 -  Un débat pour rire, par Kurma la tortue. 51

Giordano Bruno. L’économie de l’Esprit. L’art : succédané de religion. L’homme religieux : un artiste. L’homme de la connaissance. Prométhée. Nietzsche. 51

CAUSERIE - 21 -  Pour mieux piloter son indifférence. 53

Hermès Trismegiste. Nicolas Flamel, un grand alchimiste. C.G.Jung et l’alchimie. Le symbole et le concept. La religion et l’art : une mère et une nourrice. L’indifférence est nécessaire. Devenir bon prochain des objets prochains. 53

CITATIONS - 21 - Deux textes de Nietzsche. 56

Avenir de la science. Où l’indifférence est nécessaire. 56

CAUSERIE -22- Le syndrome humain, trop humain, de la Grenouille bouillie... 58

Al Gore, prix Nobel de la Paix. La grenouille se laisse cuire à petit feu. Un syndrome humain trop humain. 58

CAUSERIE – 23 – Mes  vœux  pédagogiques pour l'année du Rat 59

Les cellules grises et les armes. L’école et les connaissances sur le monde. Unissez-vous à Dieu. Maîtriser l’éducation. 59

CAUSERIE – 24 – Kurma  et l’éducation. 60

Savante et nietzschéenne. Education et dressage. Un commencement ou une fin. Libérer l’esprit. Le troisième Humanisme. 60

CITATIONS – 24 – Un texte de Nietzsche. 64

« Soyez comme eux, devenez médiocres ! ». 64

 


 

CAUSERIE – 1 – La tortue et les masques –

Dans la politique, l’art, l’éducation, la pensée. Auguste. Néron.

 

La grenouille et moi devisions paisiblement, au bord d’un lac profond. (Sachez tout d’abord que c’est bien la seule personne à laquelle je parle, dans ce monde; non pas que je sois difficile dans le choix de mes interlocuteurs, mais c’est bien la seule personne qui comprenne ce que je dis!!!). Ce jour-là, je venais de parler de « masques ».

 « C'est un thème qui me semble d'actualité avec nos grands hommes de la politique qui se masquent encore si bien » me dit-elle, fort à propos. Je venais de faire la savante et de citer l’Empereur Auguste qui, sur son lit de mort, aurait soupiré : Plaudite amici, comœdia finita est !

 

Je me suis demandé, chère Grenouille, ce que ton « encore » voulait bien dire. Voulais-tu dire que nos hommes de la politique continuent, aujourd’hui, à se masquer comme ils le faisaient hier, et que, par les temps qui courent, cela est indécent et immoral ; ou bien qu’ils le font, aussi bien que le faisaient nos Rois et nos Empereurs et, dans ce cas, « encore » constituerait peut-être un compliment pour eux, en tout cas, pour certains d’entre eux. Mais je ne doute pas un instant, ce faisant, que je passe de nouveau à côté d’une de tes allusions subtiles qui me masque, une fois de plus, le fond de ta pensée.
Je continue néanmoins, avec mes gros sabots et poursuit mon idée en déclarant que le masque est sans doute un accessoire indispensable à la vie dans nos sociétés humaines ; on l’a toujours vu servir d’habit social au même titre presque que la cravate ou le chapeau. Ne le voit-on pas bien porté, et pas seulement le jour de carnaval, dans des mondes tels que :

Celui de l’éducation. Lorsque celle-ci est terminée, ne sommes-nous pas sensés avoir reçu une seconde nature qui nous permet d’entrer dans le monde où nous sommes déclarés mûrs et utilisables. Mais pour certains, vient un jour le moment où ils peuvent enfin se dépouiller de cette peau, de ce beau masque de société : lorsque, « sous cette peau, leur première nature a mûri ». La majorité des êtres éduqués resteront, hélas, avec leur masque, qu’ils n’ont même pas choisi ; sont-ils même conscients de le porter ?( Le vieux gendarme sait-il qu’il porte un képi ?). Et la minorité, comment va-t-elle se débrouiller ? 

Celui des comédiens qui, eux, ont le choix ou devraient l’avoir. Toutes les catégories de comédiens y compris les clowns, les acteurs, les artistes. Les diplomates pourraient sans doute entrer dans cette catégorie.

Celui du penseur qui ne sait plus se contenter de la surface des choses et aime descendre dans leur profondeur. Il emprunte alors des voies où presque personne n’a jamais passé, des voies que doivent même ignorer ses plus intimes confidents. Il a donc, lui aussi, grand besoin d’un masque lorsqu’il va « en société ».

Avec ces trois exemples, je me rends compte que j’ai couvert une partie assez vaste de l’espèce humaine. Quoi qu’il en soit, je suis tenté de revenir à notre homme politique. Le pauvre ! il est sans doute le plus masqué de tous : n’est-il pas, tout d’abord, animé d’un immense désir de commander ; et ceci alors que rien n’est plus vilipendé, dans notre monde moderne, que l’autorité, l’art du commandement. Il s’avance alors vaillamment, en déclarant benoîtement qu’il veut se mettre au service du peuple, qu’il est le premier serviteur du peuple, qu’il n’est qu’un instrument du bien public…Mais sait-il seulement obéir ?
Bien entendu, on pourrait se demander maintenant pourquoi ce goût ou ce besoin de masques, dans les sociétés humaines ; quelle est son origine, son histoire, son utilité, sa valeur morale. Autant de bonnes questions ou de bons sujets de conversation en perspective. Autant d’énigmes à résoudre et peut-être de voile d’Isis à soulever !
En attendant, je garde, moi, mon masque de tortue, ne serait-ce que pour avoir le privilège de discourir avec une grenouille fort circonspecte.
A propos, sais-tu ce qu’a dit Néron en se suicidant:

« Qualis artifex pereo ! »

« Quel artiste périt avec moi ! »

 

Comme c’est curieux : il disait presque la même chose que l’Empereur Auguste !


Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 23/01/07

 


 

CAUSERIE - 2 - La Grenouille et les masques

Une tautologie. Prévert : l’oiseau sur la tête. J.P.Sartre : la garçon de café.

 

Quel homme derrière son masque ?

« Le monde entier joue la comédie . » disait Pétrone… Enfin Caius Petronius disait :  
« Mundus universus exercet histrionam. »

Cette sentence exprimée dans sa langue d’origine sera plus évidente pour toi, Chère Tortue qui abreuves  directement  ta sagesse aux sources des humanités latines.  
Moi, simple grenouille qui ne garde de son éducation que des souvenirs de têtard, j’admire ta mémoire humaniste. Tu la dois à ta longévité et à une exceptionnelle faculté :
celle de pouvoir à volonté rétracter ta tête sous le dôme de tes deux écailles dont l’une, carrée, est symbole de la Terre et l’autre, ronde, celui du Ciel. Ainsi es-tu un parfait animal métaphysique. Tu sais observer par instant la nature environnante pour rapidement t’en abstraire et réfléchir sur ses fondements premiers dans le secret de ta carapace où se confrontent tes observations terrestres et les idées célestes.
Quel privilège pour une Grenouille de controverser avec une Tortue ! Particulièrement quand la controverse porte sur un thème aussi métaphysique que
celui de la propension des hommes à se masquer et à jouer toute leur vie la comédie.

Reprenons, Chère Tortue, trois points de notre controverse :

Le constat que toute personne dans l’exercice de son rôle social est masquée.  

Le soupçon que ce masque social d’une personne dissimule, comme le voile d’Isis, une nature ineffable. La question de savoir quelle nature humaine se cache derrière le masque de chaque personne     

Dire que toute personne est masquée , est une assertion tautologique.  Je ne me priverai pas du plaisir de pédanter devant une Tortue aussi férue que toi de culture latine. Le mot latin « persona  » désignait le masque porte-voix ( per-sonare ) de l’acteur tragique qui permettait d’identifier le rôle du personnage que l’acteur jouait sur scène.  Donc la personne et son masque, étymologiquement, ne font qu’un. Y aurait-il des cas particuliers ou des exceptions ?

Je suis pleinement d’accord avec toi pour ne pas accuser, comme toutes les grenouilles du troupeau électoral, les hommes politiques de se masquer. Ils sont les premiers à le dire : « Regardez-moi, disent certains au troupeau, regardez comme j’ai changé. Vous me connaissiez nerveux, autoritaire, arrogant même. Me voici calme, soumis et humble. Me préférez-vous ainsi ? »
D’autres, davantage maîtres chanteurs, disent « Regardez-moi, je n’ai pas changé. Mon sourire
est toujours le même. Je suis resté et resterai tel que vous m’avez aimé et m’aimerez toujours… »  
Soyons indulgents, comme tu le recommandes, pour ces pauvres hommes (et femmes) politiques qui pour gagner  des suffrages prennent  pour  plaire  le masque que le peuple souhaite  leur voir porter !

En cela ils se montrent de démocrates  héritiers de l’Empereur Auguste.
« Plaudite, Amici !  »
Le monde de l’éducation, des comédiens et des penseurs Tu passes en revue ces trois mondes et tu remarques que dans chacun d’eux le masque est un accessoire social indispensable,  
Le masque devient , à force d’être collé à la peau, comme une seconde peau… « Le vieux gendarme sait-il encore qu’il porte un képi ? » demandes-tu   
Ta question interpelle ma pensée chaotique de grenouille. Elle m’évoque « Quartier libre » de Prévert :
« J’ai mis le képi dans la cage
et suis sorti avec l’oiseau sur la tête… »

Le vieux gendarme n’en serait-il pas capable ? Mais ta question me rappelle aussi des souvenirs existentialistes « germanopratins ».  C’est en effet au Café de Flore de Saint –Germain des Près que Jean-Paul Sartre eut la révélation de la « mauvaise foi » de ce garçon de café qui avait comme un képi dans sa tête…

 Ce garçon de café, revêtu de son uniforme noir et blanc, plateau et serviette sur le bras, joue la comédie. Il joue le rôle qui lui est assigné par le service qu’il assure. Il le sur-joue même. Il s’y applique trop : il est trop rapide, trop précis, trop habile, trop empressé envers les clients…
Sa virtuosité est un enchaînement de mécanismes parfaits. C’est pourquoi le philosophe qui l’observe
estime que ce garçon de café est un exemple de « mauvaise foi » car il se ment à lui-même. Il est garçon de café sur le mode de la chose qui est ce qu’elle est alors que le mode d’être d’un homme est de n’être jamais vraiment ce qu’il est… Par la comédie qu’il joue ce garçon de café nie sa réalité-humaine authentique pour adopter le mode d’existence d’une chose. 
Voire, dit la Grenouille…Le philosophe a-t-il observé le garçon de café quand il enlève son tablier à la fin du service ? Il peut aller se promener en mettant lui aussi «  un oiseau sur la tête ».

 

 

Ainsi parlait la Grenouille à la Tortue le 10/02/07

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE - 3 - La Tortue insiste

Le parfait animal métaphysique. D’autres masques : la religion, la science, la morale. Maîtres de leur masques.

 

Je suis ravie de t’avoir comme amie, ma Chère Grenouille!  J'en ai presque oublié mon copain le poisson avec lequel j'ai pourtant passé de si bons moments.  Merci pour ton message. Une remarque préliminaire:  je ne suis pas habitué à tous ces compliments si peu mérités. Et surtout, je n'aurais jamais imaginé que je pourrais, un jour, prétendre au titre de « parfait animal métaphysique ». Entre nous, nous dirons PAM, ça fait moins prétentieux. 

Les hommes, je me suis laissé dire, ont classé les êtres vivants en trois catégories: le végétal, l'animal et l'humain. Par conséquent, nous nous retrouvons, toi et moi, dans le même tiroir que les protozoaires, les limaces, les moustiques. Ne devrions-nous pas en prendre ombrage ?

Mais non, soyons indulgents pour ces pauvres bipèdes désorientés ! Les plus évolués doivent même penser, je suppose, qu'ils  ont  inventé les masques et les déguisements, et que c'est cela qui les distingue des animaux.  Or, il y a belle lurette que nous, nous avons appris à nous déguiser pour chercher notre nourriture ou bien pour éviter un quelconque danger. Leurs déguisements, cependant, ont une autre gueule que les nôtres, il faut l’admettre : la religion, la science, la morale… ; ils sont imbattables !

De fait, la religion qui correspond à la création d'un autre monde, ressemble bien à un moyen de fausser l'image de la réalité, de l'estomper, de la diviniser et donc de la masquer. De vrais artistes ces hommes religieux !

Et la science ? N’est-elle pas bâtie sur des erreurs et des illusions?  Quels prodigieux masques que ces impressionnants  monuments de connaissances construits sur l'ignorance, l'incertitude et le  mensonge!    Quant aux morales, elles constituent autant de masques dont les hommes changent dès qu'ils franchissent les Pyrénées, paraît-il!

Mais ce qui semble caractériser les êtres humains, réside dans le fait que, depuis quelques temps,  ils sont embarrassés par leurs masques. Certains commencent à les mépriser.  Or ce sont précisément, ces masques qui leur ont permis de conquérir le statut d'Homme, dont ils sont si fiers.  Avec ces nouveaux instruments, ils ont installé, entre eux et la nature, une distance de plus en plus grande ; ils l’ont même remplacée, cette nature, par un monde d’apparences qui n'est plus le nôtre, c'est bien vrai! Mais un monde dont ils dépendent et dans lequel ils ne se sentent pas très à l'aise. Pourtant, ils ont de plus en plus besoin de ses déguisements et de ses costumes; ils y trouvent de la distinction et de la respectabilité. Et ils se croient supérieurs. Quel paradoxe étrange!

D’abord, l’homme a voulu se rendre  maître et possesseur de la Nature. Mais il n'a rien possédé, il n’a rien maîtrisé ; il a simplement recouvert et maquillé la Nature, comme s’il en avait honte. Et moi, affublée de ma carapace et attifée de mon PAM (Ça y est ! voilà que ça me monte à la tête ! Je le sentais venir !), je me crois autorisée à leur donner un petit conseil :

« Pourquoi ne tenteriez-vous pas, Chers Humains, tout en vous efforçant de renouer avec cette Nature à laquelle vous appartenez toujours, de vous rendre désormais « maîtres et possesseurs » de tous vos masques, et de prendre enfin conscience de vos accoutumances ? Tout se passe comme si vous en étiez devenus des esclaves soumis, cachant vos chaînes, dans les plis et replis de votre  vanité. Tout comme des ivrognes pitoyables qui s'efforceraient de marcher droit et dignement alors qu'ils titubent et vont s'écrouler. » 

L’humanité s’est élevée très haut et elle n’a cessé de se « surpasser elle-même ».  Elle a surmonté,  autrefois,  de nombreuses croyances : l'astrologie,  l'alchimie, la génération spontanée…; il lui reste à surmonter la religion, la raison, la morale, mais aussi le bonheur, le libre arbitre, l'égalité, peut-être aussi le démocratisme, le nationalisme, le patriotisme, et sans doute bien d’autres concepts.  Quel programme !  Et, à chacune des étapes de ce processus qui s'étalera, sans doute, sur de longs siècles, l'homme aura à changer, comme dans le passé, sa façon de sentir, de juger, de penser …Quel destin grandiose!

  Mais je ne suis qu’une tortue prétentieuse et philosopharde ! Et tu es bien gentille, toi la grenouille, de me laisser radoter ainsi sur la place publique. Que savons-nous de toutes ces métamorphoses de l’esprit et de leur vitesse, nous les batraciens et autres chéloniens qui avons bien du mal à échapper à nos allures kurmagati¹, ou tout au plus mandeikagati¹. Savons-nous seulement ce qu’est l’esprit ?

 

Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 5/02/07     

 

1)        

Kurmangati à l'allure de la tortue ( Incarnation de Vichnou ). Lentement, pesamment.

Mandeikagati : à l'allure de la grenouille . De manière discontinue, erratique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE -  4 -  Le philosophe et le garçon de café

Un philosophe grincheux. Etre ce que l’on est. Un pauvre prolétaire

 

Le dernier paragraphe de ta lettre, avait complètement disparu de mon champ de vision cybernautique, si bien que le pauvre garçon de café n’a pas eu droit à mon attention. Je tiens à venir promptement à sa rescousse.

Là, je voudrais te dire, Chère Grenouille, que le philosophe m’a paru un tantinet grincheux et peu édifiant. Il trouve certes son garçon de café « appliqué, rapide, habile, parfait » il loue même sa virtuosité et ses enchaînements ; mais il finit par déplorer sa mauvaise foi en observant, sans hésitation, qu’il « se ment à lui-même ». Ah ! ces « contemplatifs » ( Poètes ou philosophes )! On voit bien qu’ils n’ont jamais « travaillé » eux ! Essayons de comprendre un peu : si le garçon de café est  sur le « mode  de la chose » et que  ce mode de la chose "est  d'être  ce qu'elle est", je ne comprends pas pourquoi  le philosophe peut dire que le garçon de café "se ment à lui-même" et est de "mauvaise foi". En effet, j'aurais pensé que  "être ce que l'on est constitue une assez bonne définition de « la bonne foi » et « l’authenticité » et « être ce que l'on est pas" correspondrait plutôt à  une attitude fausse et mensongère 

Par ailleurs, si le mode d'être d'un homme est de « n'être jamais vraiment ce qu'il est », je ne comprends pas pourquoi on peut dire d'un tel homme qu'il est de bonne foi et qu'il ne se ment jamais à lui-même. Tout cela est absurde, déraisonnable et insensé pour une humble tortue. Mais il est bien vrai que mon esprit a quelque fois des difficultés à distinguer entre l’ « essence » et l’ « existence » et ses « modes » variés.

  Quoi qu'il en soit, je suis content que ton  philosophe  ait comparé le garçon de café  à une chose et non pas à une tortue ou à une grenouille . Tu peux être sûr que je n'aurais pas supporté ce que j'aurais considéré comme une insulte à toute la gent qui porte carapace - et j’y inclus les escargots  comme à celle qui coasse et que je tiens en haute estime, tu ne l’ignores pas. Je me demande bien si ce philosophe qui ne s’est peut-être jamais préoccupé de l'origine et de la généalogie des masques et notamment des masques humains, n'était pas en train de croasser sur ce pauvre prolétaire de garçon de café. M’est avis que nous ne devrions pas passer trop de  temps à  écouter de telles  balivernes qui pourraient confondre sinon corrompre les pauvres animaux que nous sommes.

 

Ton amie  Kurma

 

Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 15/02/07  

 

 

 

 

 

CAUSERIE - 5 – « Nous sommes tous des garçons de café ! » dit le Grenouille

Le garçon de café n’est pas de mauvaise foi.

 

    Tu as raison, chère Tortue. Il faut défendre ce sympathique garçon de café contre ce philosophe de comptoir qui l’accuse de mauvaise foi. Certes le garçon de café joue la comédie mais il sait bien qu’il la joue. Il ne ment ni aux clients ni à lui-même.
    Il offre à ses clients l’image d’un garçon stylé soucieux de les bien servir,  mais les clients, comme des spectateurs de théâtre, ne confondent pas le comédien avec le rôle qu’il interprète. Le garçon ne ment pas plus à lui-même que le comédien dont l’on me faisait étudier le Paradoxe dans mes années scolaires de têtard. Il joue son rôle en sachant toujours qu’il s’agit d’un rôle.
    Donc disculpons le garçon de café du soupçon de mauvaise foi. Et puis comme tu le dis, Chère Tortue, ce prolétaire est des nôtres. N’avons-nous pas nous-mêmes, au cours de la vie, jouer la comédie pour exercer le mieux possible le service que nous imposaient nos fonctions?
   

Reconnaissons-le : nous sommes tous des garçons de café !

 

Ainsi parlait la Grenouille à la Tortue le 20/02/07

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE - 6 - La Tortue et les artistes

Le comédien. L’art embellit la vie. Se construire des chaînes. La liberté, un maître mot.

 

Bien que le « masque » soit un sujet de conversation inépuisable et passionnant qui ouvre à la pensée des perspectives parfois inattendues, tu as raison, Chère Grenouille, de faire habilement dévier nos causeries dans une autre direction. Celle du comédien me plaît beaucoup; je n’hésite pas à la prendre en me disant qu’elle pourrait bien nous ouvrir de nouveaux horizons.

Le comédien que l’on rencontre non seulement dans les rues et sur les places publiques mais aussi au théâtre, au cinéma ou à la télévision, est pour moi un être humain assez fascinant. Je le vois comme quelqu’un qui a fait de la tendance quasiment inconsciente que nous avons tous, à “mettre un masque” à “entrer dans un rôle”, une de ses occupations favorites. Cela lui a pris beaucoup de temps. Les meilleurs de ces comédiens, au nombre desquels on a pu compter, à l’origine, les fous, les pitres, les bouffons et les clowns, ont un jour créé des œuvres que les autres hommes ont regardé comme des œuvres d’art. Ainsi seraient nés les artistes dont certains devinrent des génies.

Le mimétisme, cet instinct à l’élaboration duquel nous avons consacré, nous les animaux, des millions d’années, aurait produit, chez eux, après bien des lustres, leurs spécimens les plus remarquables: les génies. Toute modestie mise à part, tu réalises, j’espère, Chère Grenouille, à quel point les hommes nous demeurent redevables !

Mais passons! Et demandons-nous, plutôt, à quoi pourrait bien leur servir cette nouvelle invention, l’ART ?  

Bien des penseurs ont considéré que l’art doit embellir la vie. Voire !  Pour eux, il doit cacher tout ce qui est laid et transformer les choses les plus effrayantes, les plus dégoûtantes. (Je suis en train de me demander si nous avons vraiment changé de sujet !) Tout quidam deviendrait agréable à voir. La condition humaine dont ils sont si fiers, les distingue enfin de la condition animale. Il est bien vrai que je n’arrive plus, quant à moi, à les imaginer dans l’état de nature :  peux-tu, toi,  te les représenter sans leurs vêtements, leurs décorations et autres fanfreluches, en costume d’Adam, en somme?  Bon, mieux vaut en rester là!

Après tout, cette pseudo définition de l’art ne me déplaît pas trop. Ce qui m’étonne c’est de voir les prodigieux efforts que nécessite la création des œuvres d’art. On a vu, autrefois, des artistes se construire des chaînes épouvantables. Des écrivains, par exemple, s’assujettir aux règles  des unités de temps, de lieu et d’action, à celles du style, des vers et des rimes. Les musiciens, les sculpteurs ont aussi inventé les-leurs. Tous s’y sont mis. Certes, il s’agissait de sortir de l’état de nature, d’oublier ses origines, de se séparer des animaux que nous sommes restés. Cela ne me blesse aucunement, car, plus je vois l’homme s’élever, plus je me réjouis ; par contre, j’enrage lorsque je le vois sombrer dans l’abêtissement.  Et nous, les batraciens et autres chéloniens, nous connaissons fort bien cette situation. N’est-ce pas ?

Dans l’antiquité, il n’en a pas été autrement et chaque artiste allait, sans hésiter, au devant des contraintes et des entraves qu’il devait surmonter pour créer son œuvre. “Danser dans les chaînes”: voilà le spectacle qu’il cherchait à offrir à ses lecteurs, à ses auditeurs, à ses spectateurs. Puis “étendre dessus l’illusion de la facilité”: c’était l’exploit qu’il s’efforçait de soumettre à l’appréciation de son public. Seules importaient donc la contrainte et la victoire sur cette contrainte.  

 

Soudain, des comportements nouveaux sont apparus : on privilégie désormais la recherche de la liberté à tout prix, de la facilité, du laisser-aller et surtout la fuite des règles, des contraintes et des conventions de toute sorte. Se limiter de la manière la plus forte, la plus arbitraire, s’imposer des lois tyranniques, voilà un langage devenu absurde, anachronique et que nos hommes modernes ont l’air de ne plus comprendre du tout.

Rechercheraient-ils, dorénavant, à retourner dans l’état de nature ? Cette même nature qu’ils fuyaient, il y a peu ? Quoi ! Seraient-ils animés par le désir de redevenir des animaux ?  Si tel était le cas, qu’ils acceptent, d’une vieille tortue fripée, toujours affublée de sa carapace et attifée de son PAM (Ça  y est ! voilà que ça me revient ! ) une petite vérité qui pourrait leur être utile:

“ Dans la vie, c’est la nature qui enseigne à fuir le “laisser-aller”…les animaux, eux, l’apprennent très vite et à leur corps défendant. C’est bien la nature qui indique les dangers de la trop grande liberté. Obéis, petit homme, sinon tu tomberas dans un gouffre sans fond ! ”

Mais qui écouterait une tortue ?

La nouveauté, l’originalité, l’innovation et l’expérimentation continuent  à être les conditions de la création artistique. Et la liberté, un maître mot.

Alors deux questions, à la cantonade, et je me sauve:

Est-ce encore de l’art ? Je veux dire du grand art ?

Quel est donc le sens cette folie de nouveauté et d’originalité qui caractérise les temps modernes ?

Amicalement,

 

Kurma

 

Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 8/03/07 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE – 7 – La Tortue et l'évolution de l'homme

Deux cents millions d’années. Evolution ou progrès. Au stade unicellulaire. Une cyclopéenne stupidité. La conscience.

 

 

Les hommes aiment bien parler d'évolution et surtout de l’évolution des espèces, tout en se demandant probablement ce que le sort peut bien leur réserver. Cela me laisse perplexe ! La tortue que je suis appartient, c'est bien connu, au groupe des Chéloniens qui serait apparu il y plus de deux cents millions d'années et qui n'aurait pratiquement pas évolué. C’est donc avec un petit sourire en coin que j'entre dans le sujet.

En premier lieu, je veux bien que l'on parle d'évolution, mais, de grâce ! ne confondons pas "évolution" et « progrès » comme le font certains. Chez les hommes modernes, les sens de ces deux mots ont tellement convergé qu’ils sont presque devenus synonymes. Quel abus!

De plus, il faudrait distinguer entre évolution physiologique ou biologique et évolution psychologique. Je crains que l'homme ne soit intrigué par la première lorsqu'il s'interroge sur le passé, mais qu'il ne considère que la seconde quand il s'inquiète pour son avenir.

 Non, la tortue que je suis, vous affirme, de haut de sa sagesse légendaire, que les espèces ne sont pas en progrès. Et pourquoi y aurait-il progrès entre une bactérie et une tortue ? Entre une grenouille et un être humain ? Assurément, il y a un accroissement apparent de la complexité. Il doit aller de pair, d’ailleurs, avec une augmentation de la fragilité. Soyons donc modestes et parlons seulement de différences de niveau.

Ce que l'on peut constater, toutefois, c'est que les organismes inférieurs exercent souvent une certaine domination grâce à leur nombre ou par une habileté particulière qu'ils ont pu acquérir. Notons bien au passage que plus de 99 % des êtres vivants sont des bactéries. La plupart des espèces sont donc encore au stade unicellulaire. Cela me laisse toute pantoise.

Bien souvent donc, les formes les plus complexes deviennent si fragiles qu'elles disparaissent. Tandis que les inférieures, plus robustes se révèlent impérissables. Aussi voit-on, dans certaines sociétés, les plus forts, les exceptions, les génies affronter sans espoir de succès, sinon de survie, les troupeaux organisés, la résistance entêtée des faibles et du plus grand nombre qui a pour lui la durée et une fécondité intarissable. Tout cela, Chers Humains, même votre médecin, s’il est un tantinet philosophe, pourrait vous le confirmer.

Désolé Darwin, de remettre en question "le progrès de l'espèce", ainsi que son origine dans la « prépondérance des êtres les plus forts"! Mes vieilles cousines géantes des Galapagos que tu avais si bien traitées, ne me pardonneraient pas, sans doute, autant d'impertinence à ton égard !

Pourtant, me direz-vous, la conscience des hommes ne vous semble-t-elle pas un progrès par rapport au vieil instinct qui, seul, semble guider les animaux ?

 Certes, je vous accorderai bien volontiers, Chers Humains, que votre conscience, si elle n'a pas perceptiblement relevé le niveau de votre espèce, lui a conféré une certaine patine qui ne manque pas d’originalité. Je parle ici de conscience intellectuelle bien évidemment.

Encore que cette conscience, si spéciale, fasse cruellement défaut à la plupart d'entre vous. Il faut bien dire que, d’une manière générale, vos Grands Hommes n'ont été ni des guides irréprochables, ni des pédagogues distingués, ni de parfaits modèles, en la matière. Philosophes, fondateurs de religions, grands moralistes ne vous ont pas toujours soutenus dans cette construction cyclopéenne d'une conscience digne de ce nom. Aussi sa rareté n'a-t-elle d'égale que la cyclopéenne stupidité d'une majorité des esprits humains.

Enfermés dans des mots, dominés par le préjugé d'une perception par contrastes, ils se révèlent incapables de saisir la réalité des choses. Ainsi en connaissez-vous beaucoup qui peuvent déceler les traces de la cupidité dans l'amour, de l’égoïsme dans la compassion ou la générosité, de la peur dans l'héroïsme ? En rencontrez-vous souvent qui soient conscients de l’existence d’erreurs et de mensonges dans la vérité, de déraisons dans la raison, de vanité dans l'humilité ou la modestie? Sont-ils légions ceux qui devinent la présence de sentiments de vengeance dans la reconnaissance et de plaisir dans la cruauté ? 

Quant au libre penseur est-il vraiment, lui , un esprit libre?

Pardonnez-moi ! Je voulais juste donner une idée de l'étroitesse du champ de la conscience.

 

Je ne veux pas dire qu'il devrait être à la portée de tout un chacun de se frayer un chemin dans "l'harmonie discordante des choses". Il s’agit, pour moi de procéder à de simples observations.

Celles-ci nous conduisent à penser que la conscience est encore un outil bien fragile : le dernier venu dans le domaine organique. Et les physiologistes le savent bien car ils ont pu l’observer : une fonction nouvelle, lorsqu'elle est en train de se constituer, expose l'organisme qui en bénéficie, à de grands dangers. La conscience est fragile, imparfaite et peu fiable, elle est surtout, à plus d’un titre, moins efficace que l'instinct. D’aucuns ont même avancé qu’elle serait une maladie faisant courir les plus grands risques à l’humanité.

 Rendons service aux humains, ma chère grenouille, rappelons-leur que ce qu'ils appellent, non sans un certain sentiment de supériorité, "fonctions animales", est autrement important que leur conscience. Il est même très vraisemblable que la conscience la plus haute soit toujours au service des fonctions animales primordiales.

  Et l'avenir de l'homme dans tout cela ?  Rien n'est plus difficile à prévoir. Même pour la tortue, animal auquel les devins attribuaient, jadis, une véritable connaissance de l’avenir cachée dans les formes, les motifs et les dessins de sa carapace. (Pardonne ma vanité ou ma fausse modestie, Chère Grenouille ! Comme tu le sais, seul le genre humain nous dépasse dans ce domaine.)

Dans une première approche et, s’il le faut, pour ouvrir un débat qui pourrait être passionnant, j'identifierais, avec toute la prudence dont je suis capable, trois directions que l'humanité pourrait emprunter: celle que leur montrent les fourmis ou les abeilles dont les sociétés ont atteint un degré de perfection exceptionnel et qui n'ont rien à envier à certaines formes d'organisation de sociétés humaines, celle de l'extinction pure et simple de leur espèce, celle enfin de la création d'une nouvelle humanité dont la conscience, après  avoir su se libérer de ses nombreux préjugés, aurait pris le temps de se purifier.

Cette troisième voie que la gent qui porte carapace préconise depuis la nuit des temps - ses légendes et ses mythes chez les humains en font foi - ne commencerait-elle pas par une recherche modeste mais nécessaire des conditions qui conservent la vie ?

 

Ton amie Kurma.

 

 

Ainsi parlait la Tortue  le 17/04/07    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE  - 8  La réponse du Castor à la causerie de la Tortue sur l’évolution

Je maîtrise l’Univers. Vers le point final. Mark Twain

 

 

Chère Tortue,


Tu veux, peut-être, savoir comment j'ai évolué et si je me suis bien développé au cours des millénaires. Ce n'était pas difficile. Au début je me déplaçais à quatre pattes. Maintenant je me tiens debout. Au début je me nourrissais de plantes et de viande en vue de survivre. Maintenant je tue des animaux pour me sentir bien à l'aise, le ventre plein et l'âme en fête. Au début je poussais des cris indistincts exprimant peur ou joie. Maintenant je ne cesse pas de parler, d'une voix changeante selon le cas, en faisant un grand bruit autour du monde, tel un Parlement.
Dois-je continuer pour te convaincre de mon évolution parfaite ? Non, n'est-ce pas, car tout est visible, irréductible, crédible.
Moi qui suis omnipuissant, je peux transformer ta copine la Grenouille en un plat délicieux et coûteux et ta carapace en un objet laqué décorant les vitrines des snobs riches. Tu vois, je peux tout créer, dévaster, aimer, détester. Je maîtrise l'Univers car  j'ai évolué, je ne suis pas comme toi, une simple Tortue, connue pour sa fidélité naïve et la lenteur de ses pattes, au lieu de quitter sa maison et se mettre derrière le volant d'une Mercedes.
Dis-moi, chère Tortue, me suis-je bien développé ? Les têtes savantes disent Oui, car j'ai inventé la roue, l'électricité, Internet. Bravo ! Flatté et confus à la fois, je continue :  la bombe atomique, les gratte-ciel et l'aliénation, car l'argent me fascine avec le tintement de son métal et le froissement de son papier en soie et me rend sourd aux souffrances des souffrants.
Est- ce que tu sais où nous allons, moi, mon fils, son fils ? Car je le sais vers un point final après lequel il n'y a plus de développement, mais là, l'Evolution continue. Vers ce point final, je ne voudrais aucunement m'approcher triste, déçu et insatisfait.

Alors, quoi faire ? Accepterais-tu de te rejoindre pour retrouver chez toi ce que je n'ai pas eu au cours du temps, tout pressé de me développer de plus en plus?

 Je voudrais  très  fort imiter ce que Mark Twain avait fait:

" Quand les brutalités des hommes m'auront dégoûté  suffisamment, j'irai chez les animaux. Là, je chercherai l'humain."

 

 

  Ainsi parlait le Castor le 25/04/07

 

 

 

 

CAUSERIE – 9 – La réponse de Kurma au Castor

Un castor ? L’Histoire Universelle. Légende chinoise sur l’écriture. L’humanité et l’animalité. L’homme moderne.

 

Cher Castor,

Merci pour ton message. Je pensais que, sur ce petit forum, nous resterions entre nous, les animaux. Alors, je me suis dit : « Tiens ! Un castor ! Le point de vue d’un mammifère vivipare n’est certainement pas à négliger ».  Mais j’ai vite compris que ton nom m’a induite en erreur. Que je sois dans l’erreur ou dans la vérité, je ne parlerai ni de masque ni de simulation aujourd’hui.  Mon amie la Grenouille et moi avons déjà noirci pas mal de papier sur le sujet, bien que nous ne l’ayons pas épuisé, loin de là. D’ailleurs, tu soulèves tellement de questions importantes dans ta lettre, que je n’ai que l’embarras du choix.

Je concéderai, bien volontiers, que l’évolution de l’homme a été extraordinaire, ces temps-derniers. Cependant, cette station verticale dont tu es très fier, me semble bien précaire : ne le voit-on pas débuter sa vie à quatre pattes et la terminer sur trois. Bipède, il l’est sans doute pour de très brèves années. Entre temps, il a appris à parler, c’est vrai.  Et cela constitue certainement un grand moment de son histoire. Le point de départ, sans doute, de l’Histoire Universelle comme vous l’appelez en toute simplicité.  Juste quelques petits millénaires pourtant. Il a aussi inventé l’écriture. Là, je ne résisterai pas à l’envie de te raconter cette légende chinoise sur l’origine de l’écriture. Comme tu le sais, sans doute, les chinois furent les premiers terrariophiles au monde.

Voici ce que dit cette légende. Lorsqu’elle est exposée, pendant quelques minutes dans le feu et les flammes, notre carapace, présenterait des craquelures et des fêlures remarquables dans lesquelles les savants et les devins chinois ont vu des symboles qu’ils se sont empressés de transcrire. Ces motifs seraient à l’origine des premiers idéogrammes qui ont, peu à peu, donné naissance à tout le système d’écriture chinois.  Par ailleurs, les formes des écailles, sur notre carapace, auraient inspiré les devins dans l’élaboration de dessins magiques sur la base desquels furent représentés les chiffres.  Si tu veux bien : rendons à César… !

Je n’ai aucune difficulté à admettre que vous êtes devenus « tout puissants ». Et la liste des exploits que vous avez accomplis est sans fin. Je trouve bien réduite celle que tu me présentes, mais je mets cela sur le compte de ta modestie qui contraste avec la prétention et l’arrogance du genre humain sur notre terre. Ton espèce est convaincue qu’elle est le point d’aboutissement, le but et la raison d’être de l’Evolution. Mais quel délire !  Quelle folie ! Permets-moi aussi de douter de la perfection de cette évolution.  L’homme moderne me paraît plongé, de nos jours, dans une confusion inouïe, et le chaos qui semble régner dans son esprit est indescriptible. 

J’aimerais maintenant te donner mon avis sur cette irrépressible envie que tu éprouves de « retourner à la nature ». D’après moi, tu es là en pleine utopie. Dis-toi bien que c’est fini ! Et certaines religions l’on parfaitement bien expliqué : que ce soit la faute à un quelconque reptile, un lointain cousin, ou à une quelconque pomme, un vulgaire végétal, il n’y a plus rien à faire ! Le « paradis » est perdu et bien perdu !  La religion, la connaissance, la science, mais aussi le langage, l’écriture, la conscience, …toutes ces chaînes ont accompli leurs effets : l’homme ne saura plus jamais se conduire comme un animal. Mais il ne devrait pas, pour autant, fausser le rapport qu’il a établi avec l’animal et la nature. D’ailleurs ne sommes-nous pas tous des produits de cette nature ?

Il est une grande chose que nous partageons avec vous : c’est la vie. Et si l’animal a, en général, gardé tous ses instincts de vie, l’homme semble avoir perdu les siens. La brutalité, par exemple, qui semble te préoccuper, fait partie de la vie tout comme la violence, la cruauté, la perfidie, la méchanceté, l’envie de détruire.  Les animaux paraissent  mieux gérer tous ces états d’âme que l’homme ; lui, il préfère nier  leur existence quitte à les voir exploser soudain provoquant  des hécatombes stupides et inutiles

Et tu n’as nullement besoin de te rendre chez les animaux, comme le suggérait Mark Twain, recherche ce que tu crois avoir perdu, chez toi, en toi : tu y trouveras l’humanité et l’animalité.  Votre problème c’est que vous vivez une époque de construction d’énormes masses d’unités interchangeables: elles sont réduites au rôle de fonctions. Noyé dans ces masses, l’homme moderne est devenu fatalement trop grégaire. L’individu doit se réveiller, s’affirmer, se construire, « devenir ce qu’il est ».  Certes, il ne peut le faire qu’en sortant de la norme, de la masse, et c’est bien là qu’est la difficulté. La tâche est énorme, l’ouvrage est à remettre sans cesse sur le métier, pourtant le résultat est souvent un chef d’œuvre, le Grand Œuvre peut-être. Et ce sont ces chefs d’œuvre invisibles comme des astres lumineux trop lointains qui éclairent le chemin à suivre par l’humanité pour laquelle je nourris, moi la tortue, les plus grandes ambitions.

S’il parvient à atteindre ce niveau, ce n’est pas  « triste, déçu et insatisfait » que l’homme  s’approchera de  ce point final que tu évoques, mais content d’avoir construit ce petit pont que ses fils et ces petits-fils pourront  emprunter, un jour, pour construire l’indispensable homme de demain.

 

Cordialement,

 

Kurma


 

CAUSERIE - 10 - Kurma donne son avis sur les élections

La politique et l’homme moderne. Après le flux vient le reflux. Barbarie et médiocrité. Machiavel. Humanisme ?

 

Tu m’interroges, Chère Mandeika, sur les élections présidentielles françaises de 2007. Le Grand Débat télévisé SARKO/SEGO vient de se dérouler et te voilà perplexe, hésitante entre l’humanisme et le sur humanisme, comme tu le dis. Puis, tu me demandes de t’éclairer. Cette demande me terrifie ! J’ai toujours été paniquée à l’idée d’aider un(e) ami(e) à faire un choix, quel qu’il soit

Alors, comment m’en sortirai-je ? Peut-être devrais-je te cacher mon opinion, ne voulant pas t’influencer ? Finalement, je me dis que le droit de vote n’ayant pas encore été donné aux grenouilles ni aux tortues, je n’hésite plus et je te donne mon avis. Même si mon influence est grande, il n’y aura aucune incidence sur le résultat. Pour commencer, je voudrais te dire que je range cette politique dans la même catégorie que la « religion », l’ « économie », la « philosophie », la « morale» ou encore l’ « art ». Vu de loin et notamment de ma planète, tous ces mots ne désignent rien d’autre que des outils. Mais ces outils sont de très grande valeur chez les humains, notamment dans le domaine de l’éducation au sens large du terme.

Zone de Texte: « Ou bien l'on cache ses opinions, ou bien l'on se cache derrière elles. Celui qui agit autrement ne connaît pas la marche du monde ou fait partie de l'ordre de la sainte témérité» 
(Nietzsche) 
Pour justifier cette position qui doit te paraître un peu osée, rapprochons, par exemple, « religion » et « politique ». Es-tu d’accord pour dire qu’il y a des centaines de façons de se comporter dans le monde de la religion.  L’un peut utiliser la religion comme un instrument pour dominer, accroître sa puissance ; un autre la considérera comme un abri commode lui permettant de s’adonner aux charmes de la vie contemplative ; pour ce troisième, elle sera une échelle qui lui permettra de se hisser au niveau social qui lui convient ; enfin, pour ce dernier, l’homme ordinaire, elle sera l’équivalent d’une véritable philosophie épicurienne lui apportant réconfort, calme, paix et bonheur. Bien d’autres types d’usagers pourraient être insérés dans ce classement arbitraire à quatre niveaux. L’ensemble donnerait un de ces superbes meubles à tiroirs qui facilite si bien le rangement des choses.  Eh bien ! N’en est-il pas de même dans le monde de la politique ?  N’a-t-on pas, là aussi, un excellent moyen pour « ranger » les citoyens et autres assujettis ? Et as-tu, toi, une idée du tiroir qui te serait attribué ou de celui dans lequel tu te placerais ? Je veux dire, si tu étais un être humain et non un batracien.

Quant à moi, misérable tortue, je n’arrive pas à trouver ma place dans l’une quelconque de ces cases. Et, de surcroît, je ne souhaite pas en avoir une : ma carapace est le meilleur endroit et le plus sûr où je puisse me ranger.

Dans un monde ou de nombreuses forces concourent à l’affaiblissement de l’individu, voire à sa disparition, l’homme moderne, orgueilleux et outrecuidant, se dresse fièrement, sans bien se rendre compte, j’ai l’impression, de ce qu’il lui arrive.  Il est emporté contre son gré, le plus souvent, dans des tourbillons d’idées, d’images, de bruits, de besoins changeants, de modes. Il évolue dans ces changements et modifications incessants sans avoir le temps d’acquérir cette maturité qui lui fait cruellement défaut. Il est traité comme un mulet ou plutôt comme un chameau que l’on charge soigneusement de paquets de consignes morales, de sacs d’histoires incohérentes, de colis de cultures disparates. Mais, ainsi chargé, il ne s’en va pas dans le désert, lui.

Soudain,  voilà qu’il est invité, avec la pompe d’usage, à assister à cette grande messe démocratique destinée à débattre des moyens à mobiliser pour assurer  une meilleure massification du groupe social dans lequel il n’a décidément plus sa place, à assister au spectacle de ce cirque  grandiose ou il pourra s’esbaudir devant des acrobates  et des comédiens au talent discutable. De grâce ! Que l’on veuille bien accorder, à certains de ces pauvres humains, le droit de se tenir à l’écart de ces foires bruyantes! Qu’il  leur soit permis de se retirer humblement dans leur petite solitude ou parmi leurs amis !

Mais, me diras-tu, pourquoi se tiendraient-ils à l’écart ? N’ont-ils pas mieux à faire ? Ne devraient-ils pas participer au débat, ne serait-ce que pour tenter de faire prévaloir leurs opinions ? En supposant que cette participation soit effective, que penses-tu que les hommes puissent faire devant ce torrent de « modernisme » qui emporte tout sur son passage ? Je les vois entraînés par les énormes vagues de ces innovations successives, terrorisés à l’idée qu’ils pourraient en manquer une et ne pas être à la mode. Ils sont submergés par ces déluges de nouvelles quotidiennes, de tous ordres, que déversent sans interruption, journaux, revues, télévisions, radios, ordinateurs… Dans de telles circonstances, toute bouée de sauvetage, véritable fétu, s’avère dérisoire, inefficace et bien inutile.  D’ailleurs qui demande à être sauvé, qui réclame du secours ?

Pourtant d’énormes forces de désorganisation sociale ont été libérées. Dans ce tohu-bohu, l’individu n’a aucune chance : il est sacrifié sur l’autel de l’homme de troupeau. Il existe si peu, le pauvre, qu’il est prêt à n’importe quelle compromission, concession en échange d’une pitoyable apparition fugitive, sur une page de journal, sur un écran de TV, sur un site de l’Internet…convaincu sans doute qu’il aurait ainsi donné une forme à son existence, à défaut d’un sens ou d’un but.  Dans ces conditions, en effet, je ne vois rien que l’Homme puisse faire de mieux que de rechercher un refuge où il pourra attendre la fin des hostilités, tout en se préparant pour des jours meilleurs. Car après le flux vient toujours le reflux.

Zone de Texte: « Premièrement, il faut plus que jamais qu’il soit permis à quelques-uns de se retirer de la politique et de marcher un peu à côté : c’est où les pousse eux-aussi, le plaisir d’être maîtres de soi, et il peut y avoir aussi une petite fierté à se taire quand trop ou seulement beaucoup parlent. Puis on doit pardonner à ces quelques-uns s’ils ne prennent pas si au sérieux le bonheur du grand nombre, que l’on entende par là des peuples ou des classes dans un peuple, et se paient çà et là une grimace ironique; car leur sérieux est ailleurs, leur bonheur est une autre conception, leur but n’est pas de ceux qui se laissent saisir par toute main grossière, pourvu qu’elle ait cinq doigts. » 
Nietzsche


Qu’il essaie de se sauver lui-même ! Qu’il s’efforce de préserver et de cultiver, en lui, ce qui n’est pas encore corrompu et dégénéré ! Qu’il tente de retrouver ses instincts perdus ou oubliés, ceux qui sont indispensables à la vie ! Qu’il les empêche de sombrer dans cette société liquide, dans ce chaos grisant et anesthésiant, dans cet océan de barbarie et de médiocrité qui menace de recouvrir le monde entier ! Voilà un programme ambitieux ! Et celui qui pourra le réaliser, aura fait sa part pour éviter que l’humanité ne devienne du sable ; en tout cas, il aura au moins évité de participer à un mouvement que certains considèrent comme une « involontaire préparation à faire naître des tyrans ».

Mais, je ne vais pas te faire l’affront d’esquiver complètement le sujet « politique ». A juste titre, tu me reprocherais de vouloir noyer le poisson, ce vieil ami. C’est en compagnie d’un penseur dont la réputation n’est pas à faire que j’aborde le problème. Il s’agit de Machiavel. Voici ce qu’il dit au sujet de l'Etat : " La forme des gouvernements est d'importance minime, quoique les gens de demi-culture pensent autrement. Le grand but de la politique devrait être la durée, qui vaut tout le reste, étant beaucoup plus précieux que la liberté."

Force est de constater que la politique qui s’intéresse à la foule, au troupeau, au grand nombre, n’a décidément rien à voir avec l’Homme.  A fortiori, elle n’a rien à voir avec l’humanisme et, bien évidemment, elle n’a  que faire du sur-humanisme, le pire des dangers, je suppose. La problématique Sarko ou Sego se situe, pour moi, à des années lumières de ces « Ismes » dont je ne méfie d’ailleurs, par principe. En tout cas, je suis bien désolé de te dire que je n'ai ressenti, à aucun moment, l'humanisme de l'un ou le sur humanisme de l'autre. Toutefois, je dois ajouter que je me suis dispensé de certains passages de ce débat. Le soleil et la plage m’ont distrait.

Il est grand temps de conclure. Au fond, je trouve, Mandeika, que nous avons de la chance, nous, de ne pas avoir reçu, du Genre Humain, le droit de vote. ( Et pourtant, nous valons tout autant, sinon plus, que certains bipèdes dégradés, décadents et dégénérés.) Quelle chance, quand même, de ne pas avoir à accomplir ce « devoir civique », comme ils l’appellent ! Et ce fameux dimanche matin, nous ne nous sentirons pas coupables de ne pas nous rendre « aux urnes ».  Au moins, nous avons cet avantage, nous les animaux, sur bon nombre d’ «hommes modernes ».

Amitiés,

Kurma

 


 

CAUSERIE - 11 - Le Castor désillusionné

Au nom de l’éveil spirituel. Les animaux sont plus humains.Le berger, le marchand, le boucher.

 

 

Chère Tortue,

Ta légende pour les lettres chinoises m'a beaucoup intéressé. Seulement, toi et moi, nous parlons des langues différentes et il est possible que je n'aie pas compris quelque chose.

Saint-Exupéry nous avait dit que la "langue est une source de malentendus". D'où un traitement faux de la légende. On se demande:"Faut-il brûler  la carapace sèche pour en obtenir des lettres éclaircissant l'esprit? Ce serait la question que la légende suggère.  Je dirais: Oui. Au nom de l'éveil spirituel, tout et permis, y compris les actes destructifs, car, après cet éveil, arrive la liberté totale: morale, physique, personnelle, sociale. C'est pourquoi j'ai aimé la légende.
A mon tour, je voudrais te raconter une histoire bouleversant profondément notre communauté de castors. Elle est triste à mourir et nous fait pleurer tous, surtout nos petits. La voici:
Un après-midi, au coucher du soleil, un Berger jouait de la flûte en regardant son troupeau de brebis se reposer après le pâturage. Un peu à l'écart il y avait un petit mouton qui bêlait sans cesse et ses larmes couvraient tout son visage.

Le Berger demanda: "Pourquoi pleures-tu, mon petit mouton?" Celui-ci expliqua: "Te souviens-tu, Berger, il y a dix jours, le fleuve est arrivé trop fort, le troupeau fut coincé sur l'autre rive, tu étais juste en face, tu criais, hurlais, suppliais le bon Dieu que le torrent n'entraîne pas le troupeau dans ses eaux violentes. Ce fut alors ma mère Rogoucha qui ramassa toutes ses forces et eut le courage de faire passer le troupeau par les eaux bouillonnantes. Ma mère, elle, sauva le troupeau. Tu attendais sur la rive opposé, sans plus de forces, mais heureux, et embrassais tous les brebis l’une  après l'autre. Et à travers les larmes, tu as dis à Rogoucha:

" Je vais couvrir tes cornes d'or et tes pattes d'argent"

Seulement, le lendemain, sont venus  les marchands de viande, et tu leur as vendu Rogoucha. C'est pour cela que je pleure maintenant, pour ma mère vendue aux bouchers". Le Berger resta muet, immobile, consterné. Il interrompit sa musique et sa flûte ne sonna plus jamais. Toute la forêt retentissait des bêlements prolongés du troupeau. C'est l'histoire.

 

Tu comprends maintenant pourquoi je t'avais parlé  de Mark Twain, pourquoi je pense que les animaux sont plus humains et que c’est là qu’il faut chercher le remède pour nos blessures. Qui choisis-tu, le Berger ou Rogoucha? Et qui est le plus détestable, le berger ou le marchand ? Tu voterais pour Rogoucha, j'en suis sûr, répliquant tout de même que le Berger devrait assurer son existence. Mais, quelle serait cette existence assurée contre noblesse, abnégation, générosité, courage? Quand il "va se réveiller, s'affirmer, se construire, devenir ce qu'il est, se détachant de la masse", comme tu dis, s'il a besoin de ressources matérielles?

 Le berger, connaît-il le prix de la gratitude? Tu me répondras, j'espère, comme tu voudras. De toute façon, tu es dans une position favorable, grâce à ta carapace solide. Tu sais, mes poils me rendent vulnérable, donc, plus facile d'être convaincu et neutralisé en cas d'avis opposé. Soit ! Chacun continuera son chemin – tu  croiras en l'homme, moi, j'en suis, malheureusement désillusionné.

Ainsi va le monde, dans un accord imparfait. Heureusement ....

A bientôt.

 

Le Castor

 

 

Ainsi parlait le Castor le 14/06/07 ...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE - 12 - La Tortue aime bien le loup

La liberté totale. Sur un piédestal. L’esprit est un organe. Animaux sauvages ou domestiqués. Rousseau La Fontaine. Vigny.

 

Cher Castor,

Tu m’inquiètes un peu lorsque tu exprimes ton enthousiasme presque sans borne pour l’esprit humain et ses soi-disant exploits parmi lesquels tu ranges la « liberté totale ». Il est bien certes vrai que la fierté et l’orgueil de cet esprit sont parfois tels que l’homme a bien du mal à accepter l’idée qu’il descend du singe ; alors  il s’efforce de creuser un abîme entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’animal! L’homme se place sur un piédestal. Cela doit être grisant. Cette manière de penser peut permettre de comprendre ton engouement presque fanatique pour les réalisations de l’esprit auquel tu concèdes un généreux droit de destruction ; par contre, il explique moins bien ton attraction pour les animaux que tu trouves « plus humains et susceptibles d’apporter des remèdes à nos blessures. » Les deux positions ne doivent pas être faciles à concilier.

Quoi qu’il en soit, il me semble imprudent de concéder à cet esprit une autorité sans limites. Je suggère que nous le considérions plutôt comme un simple organe que l’on pourrait assimiler à un tout autre organe de notre corps. A un estomac, par exemple ? Chez nous, les animaux, il est des plus réduits, voire inexistant. Chez les humains, il est le plus nouveau et, sans doute, le plus mal développé de tous les organes. Il est donc prudent et sage de ne pas lui porter la même confiance que celle accordée aux poumons, pour assurer la respiration, ou bien au cœur, pour gérer la circulation du sang. Comme si nous avions le choix ! D’ailleurs, il n’a pas encore de fonction propre, clairement définie dans l’économie du corps de l’homme. Il est comme un enfant qu’il faut placer sous surveillance et l’aider à grandir. Aussi serait-il dangereux et inconséquent de lui donner trop de pouvoir ; en tout cas, ne lui donnons surtout pas un pouvoir de destruction sans conditions. Et s’il le faut, soyons également prêts à lui pardonner (mais que faire d’autre !) ses enfantillages : certaines métaphysiques, religions ou pseudo philosophies, constituent des exploits dont il est responsable et qui ont engendré des catastrophes mémorables tout autant qu’inutiles, d’un point de vue de chélonien.

Les histoires, les contes populaires et les mythologies sont aussi à mettre à son actif. Ceux que la mémoire humaine a conservés pendant des siècles, sont toujours très riches en enseignements. Mais contrairement aux apparences, ces histoires ne sont pas toujours facilement accessibles : elles ne sont pas déchiffrées parce qu’elles sont lues ; il faut parfois s’arrêter et surtout ruminer, avant de parvenir à en extraire la substantifique moelle. Il faut donc les interpréter. Je te remercie de m’en envoyer une comme un nouvel os à ronger et qu’il faudra bien rompre.  Si je l’ai appréciée ce n’est certainement pas pour les mêmes raisons que celles que tu évoques. Il est normal qu’une Tortue ne pense pas de la même façon qu’un Castor ou qu’une Grenouille. C’est bien d’ailleurs pour cela que nous pouvons poursuivre nos longues discussions autour de cette mare virtuelle ou le hasard nous a réunis.

Tout d’abord je voudrais préciser mon point de vue en ce qui concerne la manière de considérer les animaux que nous sommes. Je ne voudrais surtout pas que les humains qui pourraient nous lire, se fourvoient dans de fausses idées et nous prennent pour ce que nous ne sommes pas. Depuis Rousseau, ils ont trop tendance à idéaliser la Nature et à nourrir une grande nostalgie à son endroit, ainsi qu’à se faire des illusions sur la réelle nature animale. La Fontaine que je remercie au demeurant, de m’avoir accordé la victoire lors d’une course épique, avait sans doute déjà préparé le terrain.

En dehors de toutes considérations biologiques ou zoologiques, il me semble de la plus haute importance, de ne pas traiter de la même façon le lion et le mouton, le loup et le veau, l’aigle et l’agneau. Les premiers sont des animaux sauvages même lorsque les hommes les ont mis en cage, les seconds sont des animaux domestiqués, et souvent grégaires, des animaux de troupeau. Cette distinction, je la fais, surtout eu égard à l’homme et pour lui être agréable, lui qui pense être au centre du monde. Il n’en demeure pas moins que c’est parfois dans la deuxième catégorie que je le classerais, fort impertinemment, lui et son esprit. Mais, de nos jours, personne ne demande l’avis d’une tortue, sur ces choses-là.

Il se trouve, Cher Castor, que les moutons sont des animaux domestiqués, tout comme les vaches et les bœufs, tout comme certaines catégories de pucerons pour les fourmis. De ce fait, je suis au regret de dire que je me garderai bien de te répondre lorsque tu me demandes de choisir entre le berger et Rogoucha à qui je veux bien rendre hommage pour sa démonstration de courage, lors de son acte héroïque. Tout comme le Général ou l’homme politique rend hommage au brave soldat qui a donné sa vie pour défendre sa Patrie, n’est-ce pas?  Le troupeau sera toujours, hélas! le troupeau. Mais choisir entre l’animal sauvage et l’animal domestiqué : voilà une question sur laquelle je veux bien me prononcer. La Tortue que je suis, préférerait, sans conteste, le modèle offert par le loup d’Alfred de Vigny. Tu sais bien, celui qui est mort en déclamant :

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans pleurer.

Mais l’homme moderne comprend-il encore ce genre de langage ? Au risque de te décevoir, Cher Castor, je réserverai ma compassion à l’homme moderne que l’on continue de maltraiter en s’adressant à lui comme s’il était un animal apprivoisé, domestiqué et grégaire, ou comme si l’on voulait qu’il le devienne. Cet homme moderne dont on s’efforce d’accroître la médiocrité en le maintenant dans l’angoisse, la crainte et l’ennui de sa propre nature. Cet homme enfin qui semble avoir perdu, dans le chaos culturel où il est plongé, ses repères essentiels et ses meilleures illusions.

J’ose espérer que ta déception n’est pas trop grande.

Cordialement,

 

Kurma

CAUSERIE -13 - La Grenouille au pays des merveilles.

Métamorphose. Evolutionnisme, créationnisme. La Bible. Le dessein intelligent. Des réponses à des questions obsédantes.

 

Chère Kurma,

Ta sagesse m’émerveille. J’ai été convaincu par la sagesse de tes réflexions sur l’évolution de l’univers et l’avenir de nos frères humains .
Je me suis émerveillé aussi de la longévité et de la stabilité de ta vie en apprenant que ton espèce de Chélonien est apparue il y a plus de deux cents millions d’années et qu’elle ne révèle aucune marque d’évolution. Quel pied de nez à ton ami Darwin !
Il n’est pas étonnant que les humains aient fait de toi  un symbole d’immortalité et qu’ils se soient servi des hiéroglyphes de ta carapace pour deviner l’avenir .  Tu oublies par modestie de dire également que les humains t’attribuent dans leurs mythes le rôle de cosmophore, c’est-à-dire de porteur de l’univers et que ta carapace a servi à Hermes à faire une cithare dont la musique charmait les dieux de l’Olympe.
Quant à moi, ma vie de batracien est bien courte et quelconque comparée à la tienne. Mais elle a aussi ses merveilles comme les métamorphoses de mes enfants têtards. Les humains ont fait de cette capacité de métamorphose un  symbole de résurrection – renaissance, révolution - permanente.

Ils ont interprété mes coassements printaniers si disgracieux comme des chants d’amour et m’ont parfois transfiguré dans les contes en prince charmant .C’est pourquoi je considère l’univers des humains comme un pays de merveilles où l’amour est un principe de base.
Je te vois cligner de l’œil et sourire, Chère Kurma. Tu  trouves sans doute que mes sentiments de grenouille sont humains, trop humains… Tu dois surtout te demander en quoi mes sentiments peuvent contribuer  à répondre aux deux questions qui nous préoccupent :

«  D’où venons-nous ? Où allons-nous ? »
Le débat actuel entre partisans du Créationnisme et ceux de l’Évolutionnisme rendent ces questions plus que jamais d’actualité
.
Tes réflexions sur les problèmes d’Evolution, de Progrès, de Conscience et d’Avenir de l’humanité éclairent ce débat. Mais il m’a semblé distinguer dans tes réflexions une tendance néo-évolutionniste. Ce n’est là qu’une impression qui m’a été inspirée par l’amitié que tes arrière-grand-mères ont liée aux îles Galapagos avec Darwin, le père de l’Évolutionnisme.

Les règles de la controverse appelant à se contredire, je vais adopter pour te répondre une tendance néo-créationniste en m’interrogeant sur la place qu’ont dans l’Évolution les Merveilles, les Miracles et les Mythes.

L’univers et toutes ses merveilles ne sont pas les produits du hasard. C’est  la conception d’un Créateur unique à l’intelligence, aux pouvoirs et à la sagesse surnaturels. Ce Créateur c’est Dieu .Le récit biblique de la Génèse décrit les étapes de sa création et comment Il a créé sur terre  toutes les formes de vie, notamment le couple originel de l’espèce humaine , Adam et Éve. Voici ce qu’affirment les  partisans du Créationnisme .
Faux, répondent les partisans de l’Évolutionnisme. Les processus de développement de l’Univers et d’apparition de la vie sur terre se sont effectués par hasard à partir d’éléments chimiques inanimés. Cette matière inanimée a produit des cellules autoreproductrices qui se sont développées pour former des êtres vivants toujours plus complexes parmi lesquels se trouvent les espèces de Primates auxquelles se rattache l’espèce humaine. Nulle intervention divine à prendre en compte dans ces processus d’évolution.

La Génèse n’est qu’un récit mythique qui doit être interprété d’une manière symbolique. Voilà ce qu’affirment les Évolutionnistes qui fondent leurs convictions sur la théorie scientifique de l’Évolution révélée par Charles Darwin dans son ouvrage: « Sur l’origine des espèces par la voie de la sélection naturelle » paru  en 1859. Date fatidique pour nos frères humains !
La brutalité de la nouvelle selon laquelle l’origine de l’Homme était animale a eu l’effet d’une bombe et les tenants de la théorie de Darwin furent considérés comme des terroristes matérialistes.
Tu connais, Chère Kurma, la fierté des Humains en dépit, comme tu  dis, de  « la cyclopéenne stupidité d'une majorité des esprits humains». L’Homme descendrait du singe ?  Quelle nouvelle !

Mes cousines grenouilles, ferventes catholiques, furent prises de compassion pour nos frères humains humiliés par la révélation de cette parenté simiesque. On raconte dans ma famille que ces cousines très pratiquantes (nous les appelons pour cela affectueusement des grenouilles de bénitiers …) allèrent implorer Dieu à l’église  afin que s’il était vrai que  l’humanité descendait du singe, qu’au moins la nouvelle ne s’ébruite pas…
Hélas ! Démentis, procès, polémiques dans la presse, la littérature et les médias depuis cent cinquante ans, ont enflé la querelle entre Créationnistes et Évolutionnistes  et, depuis que des Islamistes intégristes, au début de cette année 2007, sont venus ajouter aux références bibliques des Créationnistes celles du Coran, le fossé s’est encore creusé entre les vérités de foi religieuse et les vérités de conviction scientifique. 
Mais ces deux types de vérités sont-elles vraiment irréconciliables ? Leur opposition se fonde sur une approche différente des merveilles de l’univers. - - « Regardez, disent les Créationnistes, la complexité extrême des organismes vivants . Considérez le regroupement d’atomes composant une simple bactérie unicellulaire. L’éternité ne suffirait pas pour réaliser fortuitement un tel regroupement.
Considérez les milliards de cellules spécialisées qui forment le cerveau humain. Considérez le réglage minutieux des quatre forces physiques fondamentales qui rendent possible l’existence de l’univers et de la vie… Les merveilles dont regorge l’Univers ne témoignent-elles pas de l’existence d’une planification surnaturelle, d’un « Dessein intelligent » mis en œuvre par un être aux pouvoirs surnaturels, le Dieu des Chrétiens, ou le Grand Horloger selon Voltaire , ou  le Grand Architecte de l’Univers selon les convictions maçonniques etc…? »
- « Pas du tout, répètent les Évolutionnistes, chaque merveille de l’Univers n’est que l’aboutissement d’une chaîne de hasards « heureux , Dieu est une hypothèse dont on n’a pas besoin pour expliquer ces hasards  … » 

-«  Voire ! rétorquent les Créationnistes … »

Mais en fait les Évolutionnistes qui refusent l’hypothèse de Dieu et celle de son « Dessein intelligent » ne plongent-ils pas malgré eux dans un monde miraculeux. ? Laisse-moi citer, Chère Kurma, un savant du siècle dernier qui est demeuré célèbre dans mon espèce batracienne pour l’intérêt qu’il portait aux grenouilles et à leur dissection dans ses travaux de biologie. Il s’agit de Jean Rostand . Voilà ce qu’il écrivait pour justifier la théorie évolutionniste à laquelle il croyait …comme à un conte de fée:

«  On ne peut que croire en l’Évolution …Mais il est bien entendu que l’on ne peut jamais que croire. Toute la différence est entre les téméraires qui croient qu’ils savent et les sages qui savent qu’ils croient…L’ Évolutionnisme nous contraint de croire en des « métamorphoses  » aussi prodigieuses que celles que chantait le poète Ovide… »
Donc les Hasards heureux des Évolutionnistes plongent dans un monde fantasmagorique où la possibilité est laissée ouverte au Miracle. Il suffit d’ajouter au Hasard le Plus d’une intelligence créatrice et ce mot devient quasiment synonyme de Miracle…


Allons plus avant dans cette intention de rapprocher la pensée des Évolutionniste de celle des Créationnistes. Une conception modernisée des mythes et un culte rénové des Mystères pourraient y aider. Il est une conception péjorative des mythes qui en font des fables, des fictions, des illusions sans importance.
Mais quand il s’agit des mythes qui relatent dans les différentes civilisations des événements qui ont eu lieu dans le temps fabuleux de la création de l’Univers et de l’apparition de la vie sur terre, il faut reconnaître à ces mythes cosmogoniques une importance particulière car ils avaient pour fonction de donner des réponses cohérentes à ces trois questions obsédantes pour les Humains :

«  Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? ».

 

Ces mythes qui racontent l’irruption du Sacré comme fondement du monde et donnent aux hommes des modèles de comportement disent en quelque sorte le Vrai en donnant un sens à l’origine et à la finalité de la vie. N’est-ce pas ce qui fait défaut au scientisme de la théorie évolutionniste ?

Cette théorie  apparaît comme un mythe qui ne donne aucun sens à l’existence de l’univers et à la vie sur terre. Ne peut-on envisager une révolution scientifique qui intégrerait une dimension transcendantale aux hypothèses, aux recherches, aux expériences, aux « vérités » toujours provisoires et « falsifiables » de la Science ?

Mais n’est-ce pas, Chère Kurma , ce à quoi  tu rêves quand tu proposes « la création d'une nouvelle humanité dont la conscience, après avoir su se libérer de ses nombreux préjugés, aurait pris le temps de se purifier … » La création de cette nouvelle humanité préconisée par la gent qui porte carapace depuis la nuit des temps, je la vois liée à l’avènement au XXIème siècle d’un troisième Humanisme . Le premier humanisme fut celui des Poètes de la Renaissance, le second a été l’humanisme des philosophes du siècle des Lumières , le troisième humanisme qui va naître au XXIème  sera celui des savants théologues qui sauront concilier les vérités de la Foi et celles de la Science.

Spes in futurum !

Ton amie Mandeika la Grenouille

 

Ainsi parlait la Grenouille à la Tortue le 20/06/07

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE – 14 – Quand  Kurma s’en lave les mains

Pour le genre humain. Opposition et contrastes. La tortue religieuse. Dieu est mort. Des duels qui font sourire. Vérités scientifiques, vérités religieuses. Besoin de béquilles.Le principe d’égalité. Des périodes transitoires. La volonté.  Un rire homérique et insolent.

 

Quelle belle harangue tu me sers là, Chère Mandeika! Un festin intellectuel!

Un vrai feu d'artifice d'idées, de pensées et de concepts, le tout encadré par deux énormes points d'interrogations que j’aurais tendance à assimiler à des énigmes. Elles n’ont rien de commun, toutefois, avec celle que le Sphinx posa à Œdipe.

« D'où venons-nous?  Où allons-nous ? »
Tu n’y vas pas, toi, avec le dos de la cuiller. Mais fort habilement, tu traces des pistes et tu ouvres des chemins et, en excellent pédagogue que tu as toujours été, tu proposes de débattre d'une problématique encore fort à la mode dans certaines contrées:
 « Créationnisme » ou « Evolutionnisme ». Elle pourrait, en effet, nous fournir quelques éléments de réponse, si réponse il y a.

 

Ce que je voudrais dire, en préambule, c'est que je n'ai jamais vu une Grenouille et une Tortue être aussi en accord sur les sentiments qu'elles portent au genre humain. Quand la première s'extasie devant "le pays de merveilles" qu'est le monde des hommes, l'autre tombe d'admiration devant le "destin grandiose" de ces bipèdes.

Mais, place pour l’instant à la discussion et, pourquoi pas, au désaccord dont parfois jaillit la lumière;  entrons dans le débat et avançons si l'on peut ; si l'on réussit à l'esquiver «en jouant avec le mots » ou en faisant fi de son existence, ce qui ne me surprendrait pas, nous tâcherons d'en donner des raisons.

 

Au risque de te faire sourire, je ne résiste pas à l’envie de commencer en émettant certains doutes sur l'intérêt de cette controverse. Tu dois te rappeler le peu d'attention que j'ai porté, dans le passé, aux questions du genre: Sarco ou Sego? Gauche ou Droite? Bien ou Mal ?  Humanisme ou Surhumanisme?  Et pourtant, il faut bien se rendre à l'évidence : la pensée des humains s'organise toujours en partant d'oppositions  ou de contrastes.  Nous voilà donc aujourd'hui avec la question : Evolutionniste ou Créationniste? Elle ressemble tellement à la fameuse controverse :

Science ou Religion ?

   

A mon corps défendant, j’ai été mêlée de près à la vie de certains dieux : n'ai-je pas été, moi Kurma, le second avatar, la seconde incarnation de Vishnu sur terre ( "descendu pour montrer la voie aux hommes, pour sauver l'humanité" ). Comme tu l'as souligné récemment, Hermès a eu recours à la partie la plus noble de notre individu, notre carapace chargé de tant de symboles, pour charmer les dieux de l'Olympe de sa musique ineffable. Il y a de quoi être fier, n’est-ce pas ?

 Compte tenu de ces rôles prestigieux joués par mes ancêtres dans l’histoire de ces dieux, je me sens autorisée à affirmer que les humains doivent à la religion, les développements les plus significatifs de leur esprit. Les dimensions exceptionnelles que leur vie intérieure a pu parfois atteindre, sont aussi le résultat des exercices prodigieux auxquelles les religions ont assujetti leurs esprits pendant des siècles. De sorte que leur reconnaissance devrait leur en être infinie : ils leur doivent les formes de civilisations les plus hautes, cela ne fait, pour moi, aucun doute!  La religion : excellent exercice et peut-être prélude grandiose.

 

Mais ces mêmes esprits se sont tellement émancipés, chemin faisant, qu'ils ont aussi réalisé soudain les méfaits avec lesquels ces mêmes religions ont recouvert la terre entière. Je ne te ferai pas l'injure de dresser pour toi, la longue liste de ces méfaits. Heureusement, les pensées du siècle des lumières, la raison, la logique, la science se sont progressivement imposées.

 

Et alors, chez les européens, d’Europe ou d’Amérique, les fameuses vérités religieuses ont été tellement remises en question puis discréditées, que d'aucuns ont osé affirmer que "dieu était mort". Cette assertion a pu être comparée à la bombe d’un terroriste. Pour des monothéistes, elle est de nature à remettre en question l'existence même de leur religion. Et cela a bien été le cas, du moins dans certaines mesures et dans certaines chaumières.

 

Comme tu l’as signalé, la science et le rationalisme moderne avait déjà donné libre cours à leur tendance iconoclastique en étalant une autre vérité, d’une obscénité presque insoutenable : "L'homme descend du singe". Cette déclaration peut être assimilée à une deuxième bombe lancée par une autre minorité apparemment peu disposée aux concessions. C’était enfoncer le couteau dans la plaie !

J’aurai cru que ces deux actes terroristes spectaculaires allaient largement contribuer à l'affaiblissement des religions et de leur pouvoir. Que nenni !  C'est là une erreur d'appréciation de ma part, de la vieille tortue progressiste que je suis ; en effet, les religions continuent à promouvoir les idées créationnistes établies avec force et depuis la nuit des temps, dans des livres considérés comme sacrés par leurs adeptes. Comme tu l'observes judicieusement, chère Grenouille, le Coran vient bien à la rescousse de la Bible pour soutenir ces antiquités, je veux dire ces vérités sacrés. Sacrés impliquant pour ceux qui les soutiennent, que leur contenu ne peut être que la seule et unique vérité. Et pour élargir le débat, je rappellerai  que de nombreuses théories créationnistes avaient déjà été élaborées dans les civilisations antiques de l’Inde, de l’Egypte, de la Mésopotamie aussi bien que de la Grèce.

 

Il n’en demeure pas moins que je persiste à relativiser l'importance de ce genre de duels. Ils feront peut-être sourire dans quelques siècles, tout comme font sourire aujourd'hui les anciennes et interminables discussions sur la virilité ou la féminité du soleil, sur le sexe des anges ; tout comme peuvent paraître enfantins, voire anachroniques aujourd'hui certains débats sur l'immaculée conception, l'immortalité de l'âme ou la rédemption des pêchés. Après avoir écrit de telles « balivernes» je sens le regard méprisant et condescendant de grands Savants prêts à ostraciser et d’éminents Théologiens brandissant l’anathème.

 

Et pourtant, les mêmes erreurs que les rationalistes dénoncent avec véhémence dans la pensée religieuse et sa manière d'assener des ”vérités », se retrouvent dans les fondements de la pensée scientifique. Il ne fait pas de doute que, dans la tête de bon nombre de bipèdes, la croyance à la vérité scientifique s'est substituée à la croyance à la vérité religieuse avec une aisance et une facilité déconcertante.  Nous avions vu, d’une manière analogue, quantité de « vérités » païennes de l’antiquité, se revêtir des nouveaux habits de la chrétienté.

 

Certains humains commencent à se rendre à l’évidence : leur monde n’est qu’apparence et erreur. Mais ils devraient admettre que la vérité n’est pas le contraire de l’erreur ; elle est une erreur dotée d’une position particulière par rapport à d’autres erreurs. Aussi, souhaitons que certains savants fassent preuve de modestie et cesse de traiter l’homme religieux « comme un type inférieur et de valeur moindre ».  

Mais la substitution d’un mode de penser à un autre ne saurait surprendre dès lors que l'on a bien observé, dans le grand public, au milieu des grandes masses, cet impétueux désir de certitude qui a toujours prévalu chez les humains ; de nos jours et plus que jamais, chez l’homme moderne, règne sous la forme de la pensée scientifique et technique, ce désir presque éperdu de posséder enfin quelque chose de stable et d'inébranlable. Ce n'est pas pour autant que cet être va s'embarrasser d'une réflexion froide et honnête sur les fondements véritables de la nouvelle certitude !  Car l'urgent est bien ce besoin d'appui, de béquilles pour soutenir la prodigieuse, l’inavouable mais très humaine faiblesse qui conserve et renforce les religions, les croyances et les convictions quelles qu'elles soient.

 

Mais comment les humains ne voient-ils que, dans toute cette affaire, la volonté seule, fait défaut. Elle seule peut venir à bout de cette recherche avide de croyance ; elle seule peut nous protéger du fanatisme et de ces effets dévastateurs. Car c'est bien le fanatisme que s'avère comme l'unique force susceptible de rassembler en de gigantesques troupeaux, ces bipèdes perdus dont il faut concentrer  les attentions et les intérêts sur deux ou trois idées, pas plus ; celles-ci sont hypertrophiés, gonflées comme des baudruches,  avant d’être inculquées à des moutons dociles.

 

Bien sûr, il est possible que les humains ne soient pas tous  capables des efforts de cette volonté indispensable pour venir à bout de ces crises, pour admettre enfin que le prodigieux monde des humains est le résultat de juxtapositions interminables d'erreurs et de fantasmes. C'est bien parce que je ne suis qu'une tortue que je me permets d'égratigner le sacro saint principe sacré d’égalité: le degré de croyance nécessaire à la survie d'un être humain est variable selon les individus, de sorte que les religions devront être, pendant quelques temps encore, d'une grande utilité pour le développement de l'humanité et la gestion de ses masses croissantes.

 

Le troisième humanisme dont tu parles, chère Grenouille, est à créer. Il le sera, tout comme les deux précédents l’ont été d'ailleurs, par une petite minorité de pionniers. Si je partage ta vision optimiste, j’hésite à donner une importance décisive à une quelconque conciliation entre « Théologues » et Scientifiques. Grâce à une volonté soutenue, ces pionniers, prenant appui sur l'esprit scientifique et ses plus récentes conquêtes, donneront de nouveaux buts aux hommes, mais cela prendra probablement de longs siècles. Entre temps, il est vrai, il faudra bien s’accommoder, comme tu le dis, de périodes transitoires  et conciliatoires. Il n’est pas impossible que leur société de consommation en soit une.

Mais ces nouveaux penseurs ne parviendront à leurs fins que s’ils refusent d’ignorer et de mépriser les formes de la pensée religieuse. De la même façon que cette dernière n’aurait pu s’imposer si elle avait ignoré et méprisé les signes et les symboles, les contes et les mythes de l’Antiquité. De même que ces derniers n’auraient eu aucun sens pour l’homme, s’ils n’avaient pas été édifiés en harmonie avec les archétypes et les instincts les plus profondément ancrés dans l’inconscient, lequel nous ramène inéluctablement à la grenouille, à la tortue ou au castor en passant par le poisson, le serpent ou le scarabée.

 Chemin faisant, d'aucuns auront suffisamment élargi le champ de leur connaissance et, pourquoi pas, auront enfin apporté des réponses provisoires aux deux énigmes que tu as bien voulu poser. Et il y aura bien quelques impertinents, des adeptes du gai savoir sans doute, qui ne feront aucun effort pour retenir leur rire homérique et insolent.

 

Kurma l’avatar

 

 

Ainsi parlait la Tortue  le 8/08/07   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE – 15 – A l’écoute des Enseigneurs

Des pensées laïcistes simplistes. A l’écoute des enseigneurs. L’enseigneur de Marie de Magdala. L’opium du peuple. Un choc apocalyptique.  Vive le divin. Le simplisme des certitudes.

 

Chère Kurma l’Avatar,

 

Comme je suis flatté de me compter parmi tes ami(e)s , Toi , amie des dieux et second Avatar de la déesse Vishnu comment peux-tu condescendre à discuter avec une grenouille comme moi qui ne suis que l’avatar d’un têtard ?

Ta dernière causerie  m’a laissé quelques jours sans voix. J’avoue que je nourrissais jusqu’ici  envers toi des pensées laïcistes simplistes. Je te considérais comme un matérialiste athée et pour alimenter nos controverses j’avais pris le masque d’un spiritualiste œcuménique…Mais à quoi bon ce masque ? Tes réflexions sur les thèmes des religions, de Dieu et de la Vérité m’ont apporté lumières et joie. Pour répondre à ta brillante et sage causerie j’ai décidé de me mettre à l’écoute des « Enseigneurs » .

Mais qui  sont les enseigneurs ?  Inutile d’en chercher la définition dans le Robert ou le Larousse.
C’est le Littré qui en atteste l’usage par Voltaire pour désigner des « penseurs ». Si j’ose user de ce terme ce n’est par référence au vocabulaire du philosophe des Lumières mais parce que j’ai appris au cours d’un stage de grenouille de bénitier, que c’était une parole d’Évangile : en effet c’est le terme employé par Marie de Magdala pour désigner dans son Évangile ( apocryphe mais aujourd’hui publié) Yeshoua, c’est-à-dire Celui qui l’embrassait sur la bouche et lui confiait des vérités secrètes qui seraient restées incompréhensibles pour les oreilles masculines de ses apôtres.
Cet Enseigneur était venu sauver l’Homme de son ignorance en lui révélant  « D’où il venait et Où il allait »
Il m’a donc semblé à propos que dans notre controverse autour de ces deux questions je me mette à l’écoute de cet illustre Enseigneur et te fasse part ci-après d’une de ses prophéties révélées par Marie de Magdala.
Ainsi je pense me libérer  un peu du complexe que m’inspirent ton amitié avec les dieux et ta parenté avec la déesse Vishnu. Bien sûr, les témoignages d’autres enseigneurs que Yeshoua sont à prendre en compte .
J’ai cru distinguer dans ta causerie des allusions à la pensée d’un enseigneur poète et philosophe dont je n’ose, par révérence, dévoiler à ta place l’identité mais que je désignerai  dans ma  réponse, sous le titre d’Enseigneur du Gai savoir. Cette référence au Gai savoir rendra, j’espère, un peu moins ennuyeuse ma réponse.
Je voudrais aussi que ce soit l’occasion de réfléchir entre nous à un projet pédagogique. Serais-tu d’accord pour constituer sur notre Agora un répertoire de citations et de références bibliographiques concernant les enseigneurs dont nous prendrions  en compte la pensée dans notre controverse ?Ce serait un Livre virtuel de sagesse de la Communauté des Enseigneurs…Dans ce Livre pourraient figurer aussi bien des citations de penseurs, professionnels de la philosophie, que les paroles de messies, prophètes et mystiques de diverses religions ou les témoignages d’artistes créateurs , poètes, écrivains, peintres et musiciens… enfin de tous ces frères humains dont nous admirons  la Raison, l’Imagination, les Créations et dont la révélation de l’origine simiesque a eu l’effet, comme tu le dis, d’une bombe terroriste …
Mais nous voici déjà au cœur de notre controverse entre théories évolutionniste et créationniste.
Il est temps, après ce long bavardage introductif, que j’essaie de te répondre en indiquant mes points d’accord ( nombreux ) et de désaccord ( rares ) avec tes idées à l’égard des religions, de Dieu, de la théorie évolutionniste et des notions de vérité et d’erreur. Je ferai en conclusion appel à ta sagesse d’amie des dieux pour dissiper mes doutes  concernant une prophétie sur l’origine et le devenir de la Matière selon  l’Enseigneur de Marie de Magdala.
 

Comment ne pas être d’accord avec toi quand tu reconnais les bienfaits apportés aux hommes par les religions ! « La religion est la chaleur d’un monde sans cœur  » soutenait Marx , cet enseigneur de la modernité , avant d’estimer - ce qui était un éloge plus ambiguë – qu’elle était «  l’opium du peuple  ». Mais notre propos n’est pas de discuter du poncif de l’infantilisme psychique où les religions enfermeraient nos frères humains ou de distinguer les religions des superstitions.
Tu as raison par contre de mettre l’accent sur l’importance de l’apport des religions dans le patrimoine des diverses civilisations et cultures de l’humanité .
Quant aux méfaits susceptibles d’être imputés aux religions au cours de l’histoire, je suis d’accord avec toi pour en dénoncer la multiplicité et la virulence.
«  Que de crimes perpétrés au nom des religions !  » On peut ajouter « et au nom du progrès … »

Le monde actuel nous en donne de fréquents exemples avec la multiplicité des actes de terrorisme international dont les auteurs déclarent servir des objectifs religieux.  Ainsi se développe un mondialisme religieux  dans lequel les religions prennent le relais des oppositions tribales, nationales et impériales du passé  et font  planer la menace d’un choc apocalyptique des civilisations.
Le choc redouté verrait, selon des enseigneurs politologues, l’affrontement entre civilisations judéo-chrétiennes et civilisations musulmanes…Peut-être que cette conception bilatérale du mondialisme religieux fait sourire l’Avatar de Vishnu que tu es et qui est en droit de croire à un mondialisme religieux plutôt multilatéral..
Et Dieu dans tout ça ? Certains prétendent qu’il est un peu malade…
Mais toi,  Kurma l’Avatar de Vishnu , tu nous confirmes la nouvelle
que l’Enseigneur du Gai savoir avait lancée comme première bombe terroriste : Dieu est mort ! …
Donc Dieu est mort : Il aurait été assassiné dans des circonstances et pour des motifs assez troubles qui  nous ont été contés par Zarathoustra . Il était devenu un témoin trop gênant des turpitudes du « dernier homme.»
Mais comme on criait  « Le Roi est mort, Vive le Roi ! » je crois que si Dieu est mort , le Divin continue à être vivant chez nos frères humains. La nouvelle de la mort de Dieu n’a aucunement ébranlé la foi religieuse des hommes. Leur piété religieuse est toujours aussi vive. Les hommes ont même étendu leurs comportements religieux à d’autres domaines comme ceux de la politique ou des sciences.
Tu soulignes que « la croyance à la vérité scientifique s'est substituée à la croyance
à la vérité religieuse avec une aisance et une facilité déconcertante » . Je dirai à ta suite que certaines théories scientifiques sont devenues paroles d’évangile et que les savants prophètes universitaires de la parole scientifique sacrée ne tolèrent pas de convictions hérétiques.  Le débat entre Évolutionnistes et Créationnistes en est l’exemple.
Partisans des théories de l’évolutionnisme comme partisans du fondamentalisme créationniste sont avant tout des croyants aussi fondamentalistes les uns que les autres. Leur foi ne peut être ébranlée par aucun argument, aussi rationnel fût-il. Leur croyance est  du domaine du divin . Elle ne peut être contestée. Vive le divin ! Mais alors où est la vérité ?
C’est là , Kurma l’Avatar , que tu lances après les bombes de la nouvelle de la mort de Dieu et de l’origine simiesque de l’Homme une troisième bombe terroriste. Tu mets en doute l’existence même d’une Vérité , d’une Vérité absolue et stable. La vérité serait question d’opportunité vitale. L’opposition du Vrai/Faux  n’existerait pas.  « La vérité, dis-tu, n’est pas le contraire de l’erreur ; elle est une erreur dotée d’une position particulière par rapport à d’autres erreurs »
T’ai-je bien compris ? Y aurait-il un lien de continuité entre vérité et erreur, qu’il s’agisse d’un énoncé scientifique , philosophique ou d’un précepte moral … ?
Si oui,  tu lances, Chère Kurma , la bombe terroriste absolue :
« Si rien n’est vrai, alors tout est permis … »
Et comme l’enseigneur Dostoïewski le faisait dire aux  frères Karamazov :« Alors on n’a plus qu’à rendre son billet … »  Qu’en penses-tu, Chère Kurma ?

Peut-être verras-tu dans ma question un problème de morale qui relève  davantage
du Cœur et de la finesse de ses raisons que de l’Esprit et de ses raisons intellectuelles. Or ces êtres moutonniers que sont nos frères bipèdes ne sont en quête, dis-tu,  que de certitudes.
« Ils ne s’embarrassent pas d'une réflexion froide et honnête sur les fondements véritables  d’une nouvelle certitude !  »
Ces certitudes dont les humains ont un impérieux besoin doivent être simples. L’humain n’aime pas le complexe. Son goût le porte au simplisme. Et ce goût du simplisme complique beaucoup les problèmes…N’est-ce pas le cas dans le débat entre évolutionnistes  et créationnistes ?
Quoi de plus simple pour un créationniste fondamentaliste que de croire que l’univers a été créé en six jours par Dieu tout-puissant …?
Quoi de plus simple pour un évolutionniste pseudo-darwiniste que de croire que la vie a évolué sur terre à travers une série de changements dus au seul hasard et que la sélection naturelle, c’est-à-dire la loi du plus fort , a permis aux mieux adaptés de survivre … ?

La religion et la science sont, l’une et l’autre, victimes de ce simplisme des « certitudes ». Tu fais confiance à la Volonté qui permettrait à l’humain de dominer son besoin impétueux de certitudes et de vaincre le fanatisme que peuvent lui inspirer des croyances aussi bien scientifiques que religieuses.
Mais cette Volonté sera-t-elle une propriété émanant de l’Esprit, du Cœur ou du Corps ?
C’est une question à laquelle l’enseigneur du Gai savoir a déjà, je crois, répondu en considérant que l’Esprit était une propriété émanant du Corps et que la Volonté était déterminée par les pulsions de l’inconscient. Y aurait-il une place aux raisons du Cœur dans cette Volonté dominée par la vie pulsionnelle inconsciente ?
C’est une question métapsychologique à laquelle auront à répondre les pionniers dont tu parles de cette Troisième Renaissance humaniste que nous appelons de nos vœux et qui conciliera vérités scientifiques et théologiques…
En attendant nous avons tout le temps de consulter sur le sujet la communauté des Enseigneurs qui ont précédé depuis l’antiquité l’Enseigneur du Gai savoir et de continuer à méditer sur les deux questions essentielles de notre controverse
« Quelle est notre origine et quelle sera notre fin ?  »
Voici la réponse prophétique qu’a donnée l’Enseigneur Yeshoua à Marie de Magdala
avec qui il était lié d’esprit, de cœur et de corps…

Origine et fin de l’Univers

Tout ce qui est né, tout ce qui est créé ,
tous les éléments de la nature
sont imbriqués et unis entre eux .
Tout ce qui est composé sera décomposé
tout reviendra à ses racines ;
la matière retournera aux origines de la matière…

Dis-moi, Chère Tortue, toi qui es l’Avatar de Vishnu et l’amie des dieux,  penses-tu que l’enseigneur Yeshoua était créationniste, évolutionniste ou simplement précurseur des savants métaphysiciens de la troisième Renaissance humaniste ?

Ton amie Mandeika la Grenouille

 

 

Ainsi parlait la Grenouille à la Tortue le 6/09

 

 

 

 

 

CAUSERIE - 16 - La Terre vue du Ciel

Ce que fait l’homme. La Terre est en danger. L’éducation est une solution.

 

 Chère Kurma l’Avatar, 

Mon long silence a été brisé par une comparaison que j'ai faite entre la Terre et Toi lors de la visite assez prolongée d'une exposition intitulée "La Terre vue du Ciel". Mes pensées s'envolaient irrésistiblement vers toi.
Tu es étonnée? Je vais t'expliquer. La Terre est comme une tortue… Ta carapace, chère Tortue, est tellement dure, tellement solide qu'elle peut résister à un poids  énorme. En même temps tu es protégée si délicatement que ton corps et ton cœur sont en pleine sécurité, grâce à cette carapace précieuse.
En regardant l'exposition,  j'ai réalisé que la Terre est pour les êtres vivants et morts ce qu'est pour toi ta carapace: abri, refuge, repos, bénédiction, lieu paradisiaque.

Seulement, sais-tu, chère Tortue, ce que fait l'homme, celui qui prétend être le plus important des plus puissants? Il l'écrase, l'incendie, épuise sans relâche ses ressources, la prive de ses forêts, sature son air de ses gaz insupportables à tel point qu'elle commence à étouffer. Mais Sa Majesté ne s'y intéresse pas. Il est égoïste, vulgaire et arrogant.
Il roule dans des voitures, jette partout ses ordures, s'enorgueillit de ses victoires nucléaires, organise des safaris et met sous béton les plus frais plis de sa poitrine.
Heureusement, il existe quelques exemplaires du genre humain épargnés de cette maladie horrible.
L'un d'eux c'est l'auteur de l'Expo qui... photographie, nous découvrant la Terre, notre carapace, du haut d'un vol d'oiseau.
Tu peux respirer, chère Tortue Kurma, rien n'est encore perdu. La chance existe, l'espoir vit, encourageant les découragés. Si tu veux connaître ce chemin de la guérison, je te conseille d'aller visiter un site internet. Tu comprendras et tu seras moins triste.  Le site  est  « GoodPlanet.org »
Un homme, le français Yann Astrid-Bertrand, élève sa voix pour défendre la planète Terre en s'aidant  de son appareil photographique.

La Terre est en danger à cause des activités déraisonnables des hommes. On la voit malade, désertifiée, polluée, sa beauté sérieusement menacée. Certes, il y a des solutions : c'est le développement durable et l'éducation sous toutes ses formes. Si le sort de la Terre vous préoccupe et, parallèlement, si vous voulez contempler sa beauté, je conseille à tous les Eurosésamis d'aller visiter le site  http://www.GoodPlanet.org
Vous y découvrirez une information extraordinaire sur la Terre vue du Ciel.


Le Castor 20/09/07

 

CAUSERIE - 17 – Quand Kurma parle de vérité

Diogène et Alexandre. Qu’est-ce que la vérité ? Rien n’est, tout devient. Shopenhauer. Goethe et Voltaire. Nous sommes sans illusion. Le vérité: un processus. Des questions inutiles. Un jouet pour enfant.

 

 

Chère Mandeika, 

Pour commencer, je t’envoie quelques précisions sur le sexe non pas des anges mais des dieux. Voici ce que j’ai appris :

Vishnu : il s’agit d’un dieu. Il fait partie de la trinité hindou comprenant : Brahma, ( le créateur) Vishnu ( le protecteur) et Shiva ( le destructeur). Son épouse est la déesse Lakshmi déesse de la richesse ( La Terre est parfois considérée comme son épouse).

Il eut dix ou douze avatars dont le poisson, la tortue, le lion mais aussi Rama, Krishna et Bouddha

Dans un autre ordre d’idée, je souscris entièrement à ton projet de créer un répertoire de citations et de références bibliographiques concernant les enseigneurs dont nous prendrions  en compte la pensée dans nos controverses. Je joins donc ma première liste d’« annexes » que je te laisse le soin de présenter sous la forme qui te plaira.
Pour ce qui est de condescendre à discuter avec une grenouille, je trouve que tu exagères. Alexandre devait penser lui aussi qu’il condescendait à discuter avec Diogène ; et loin de moi l’idée de me prendre pour Alexandre; je me sens beaucoup plus d’affinité avec Diogène, bien que je ne lui arrive pas à la cheville, au sens propre comme au sens figuré,  car son tonneau ressemble étrangement à la carapace qui caractérise notre espèce.  Ceci étant, le plus gros lièvre que tu aies soulevé, dans ta riche missive me paraît être celui que tu appelles : Vérité. C’est à lui, en tout cas, que je vais consacrer l’essentiel de ma réponse bien que les autres pistes que tu ouvres soient aussi attractives et alléchantes.

Tu t’en souviens sans doute, nos premiers débats ont porté sur le « masque ». Nous avons eu de longs échanges sur ce sujet qui s’apparente fort à celui d’aujourd’hui, n’est-ce pas ? Il me semble qu’il y a tout lieu d’être vigilant et de se bien garder de parler de la même chose sous des mots différents. Sinon nous ne progresserons pas et nous nous contenterons de brasser des opinions sans clarifier ni purifier quoi que ce soit. Et cela serait bien regrettable pour des gens qui, même s’ils ne font que bâtir des châteaux en Espagne, voudraient au moins pointer leur doigt dans la direction de la prochaine Renaissance humaniste.

Or qu’avons-nous fait lorsque nous nous sommes acharnés à dénoncer les « masques » ? Nous avons cité: Auguste, Néron, Pétrone, Sartre et Prévert…etc.  Dommage que nous n’ayons pas pensé à Ponce Pilate et à sa célèbre question à un autre Grand Enseigneur : « qu’est-ce que la vérité ? ». Il a du  nous  échapper parce qu’il ne parlait, lui, ni de masque, ni de comédie. Et pourtant ! Quelle belle question ?

 

Convenons-en, nous sommes quasiment tombés d’accord pour déclarer que tous les hommes tournent le dos à la vérité : les poètes et les artistes, ceux qui vont «  en société » comme ceux qui vont « en politique », les religieux et les philosophes, les penseurs et les garçons de café… Alors soyons honnêtes , disons-le plus brutalement : les hommes haïssent le vérité. Elle est pour eux comme une lumière trop cru qui ébloui, si bien qu’ils préfèrent se réfugier dans l’incertitude, voire dans l’erreur. Et, comme tu le signalais fort justement, nous ne devrions jamais oublier l’étymologie du mot «personne», lorsque nous parlons de quelqu’un ne serait-ce que pour louer sa véracité. (Annexe-1)

Mais prenons un peu de recul : depuis Héraclite et son célèbre «  Rien n’est, tout devient » ; depuis que l’on sait que tous les fondements de notre esprit scientifique : l’espace, le temps, la causalité, l’identité…, ne sont que des illusions, des erreurs extrêmement utiles ; depuis que l’on sait bien que le jugement consiste moins à croire que telle chose est vraie qu’à dire : « Je veux qu’elle soit vrai » ; depuis que nous n’ignorons plus que tout ce que contient notre intellect ne sont que des simplifications, des falsifications qui permettent ce que l’on appelle la « connaissance » ; depuis enfin que Schopenhauer nous a expliqué, en long et en large, que la première de toutes les « vérités »  c’est que le monde qui nous entoure « n’existe que comme représentation» et que cette vérité « est plus générale que toutes les autres…: car celles-ci présuppose déjà celle-là » . Depuis ces temps, n’avons-nous pas mûri un peu, ne sommes-nous pas enfin prêts à devenir « adulte» et un peu plus sérieux,  lorsque nous sommes entre nous et que l’envie nous démange de « laisser tomber quelques masques »? ( Annexe-2)

 

Cependant, tu me dis: « Si rien n’est vrai, tout est permis ». Je trouve que tu vas vite en besogne et donne dans le simplisme, ce qui ne veut pas dire que tu es dans l’erreur. Pourquoi ne pas aussi déclarer: « Mais alors, ce sera le règne du pessimisme de l’anarchisme, du nihilisme, … que sais-je encore ! ». Non ! Remarquons simplement que, pour que tout soit permis, il faudrait qu’il n’y ait aucune règle, aucune loi, aucun interdit ; et cela est une autre question.

Il n’en reste pas moins que tu as en partie raison. Goethe lui-même va dans ton sens lorsqu’il s’en prend à Voltaire et s’élève contre « sa licence et son effronterie ». C’est ainsi qu’il dit : « Au fond, quelque spirituel que soit tout cela, le monde n'y a rien gagné; ce n'est pas là-dessus que l'on peut construire. Bien plus, c'est peut-être de la plus grande nocivité, puisque cela risque d'égarer les hommes et de leur ôter le frein nécessaire. » ( Annexe-3 et 4)

 

C’est peut-être le moment de souligner le fait remarquable que la « Nuit du Quatre Août » n’a pas eu lieu dans le monde de l’esprit - pas plus que dans celui des corps - où règnent une splendide inégalité et des privilèges exorbitants. Par conséquent, réjouissons-nous ou plaignons-nous, mais surtout profitons de ces privilèges qui nous ont été impartis! Le « rien n’est vrai » n’est accessible, pour l’instant, qu’à certains esprits laborieux, courageux, effrontés, téméraires. Et ces esprits-là savent, en général, s’imposer les règles qui leur sont nécessaires. Le troupeau n’a pas à entendre de pareilles « sottises», comme dirait l’autre.

 

Certes ! Nous, nous ne sommes ni de grands poètes comme Goethe, ni de grands philosophes comme Shopenhauer. Mais rien ne nous empêche d’essayer de les comprendre, et lorsque nous y arrivons, de les contredire ou de partager leur vues. En ce qui me concerne, je m’accommode fort bien de mon rôle de penseur besogneux, essayant, avant qu’il ne soit trop tard, de m’extraire autant que faire se peut, de cette gangue de jugements moraux dans laquelle le sort m’a jeté, et recherchant parfois une oreille charitable, tolérante et accueillante comme la tienne. Nous sommes sans illusions, nous savons que nous ne sommes que de pauvres hères nous efforçant de libérer nos esprits ; et je suis convaincu que dans la mesure où nous y parvenons, nous contribuons à la naissance de cette troisième Renaissance humaniste que tu appelles de tes vœux. Et cela est très important !

Supposons donc que nous soyons d’accord sur la façon de considérer la « vérité ». Nous serons prudents et dirons, pour reprendre ton expression, que le consensus pourrait se faire sur  «  la mise en doute de l’existence d’une Vérité absolue et stable ». Nous n’allons tout de même pas être des alarmistes pessimistes au point de déclarer que nous avons là, une nouvelle bombe de terroriste. Non, crois-moi, il n’y en a qu’une et d’aucuns l’ont déjà parfaitement identifiée : « Dieu est mort ». Mais la taille de l’engin est énorme, si bien que ses déflagrations et ses effets ne se sont pas encore fait sentir pleinement sur notre terre. Or, dieu c’est la vérité, pour celui qui a la foi ; pour lui, dieu c’est la vie, la vraie. Il n’y a pas de vérité plus complète que dieu, dieu est la vérité éternelle et infinie. Donc une seule bombe mais une énorme déflagration en cascades et des conséquences incalculables et difficilement prévisibles. Et la Vérité n’est pas épargnée.

 

L’essentiel  dans la recherche de la vérité semble être dans la volonté d’accroître ses connaissances ou d’en acquérir d’autres ; or chaque connaissance nouvelle nous transforme, les bons pédagogues le savent très bien. Ce pourrait-il alors que la vérité ne soit qu’un processus ? Ma pensée me mène tout naturellement vers le concept de métamorphose qui t’est si cher, à toi l’Avatar distingué de têtard. Il me semble bien que l’esprit libre est celui qui sait vivre pleinement sa capacité de métamorphose et en tirer le meilleur profit. Et Zarathoustra n’a pas manqué de nous rappeler que la vérité pour un chameau est très différente de celle que le lion recherche ; quant à cette dernière elle est loin de s’apparenter à celle dont se nourrit l’enfant ?

Les « enseigneurs » pourraient bien être les mieux placés pour nous parler de ce processus-métamorphose. Je ne connaissais pas l’enseigneur dont tu me parles dans ton message. Cependant j’apprécie son petit poème qui au fond contient l’essentiel de la réponse, si réponse il ya, aux deux questions lancinantes que tu te poses de nouveau : quelle est notre origine et quelle sera notre fin ? Oui certainement :

« Tout ce qui est composé sera décomposé

Tout reviendra à ses racines ;

La matière retournera aux origines de la matière… »

Quelle gigantesque métamorphose !

A mon humble avis, tu devrais te satisfaire de cette réponse, car il est épuisant et vain de se poser des questions sur des sujets qui ne sont pas accessibles à notre pauvre et misérable intellect. Et si tu ne cèdes pas à mon injonction de reptile, je te menacerais de te jeter en plein visage une pensée de Kierkegaard. C’est pour moi la menace suprême car j’ai le plus grand mal à ingurgiter la prose de ce philosophe. En tout cas, je considère que tu l’auras voulu, et voici son axiome redoutable et troublant: « Le suprême paradoxe de la pensée est ainsi de vouloir découvrir quelque chose qui échappe à son emprise »  (Voir Annexe-4).

D’où, je suppose, le terrible Sphinx et ses énigmes. Puis vint enfin Œdipe !

 

Soyons sage et restons encore un peu avec Yeshoua qui doit inclure dans son « tout » l’esprit des humains aussi bien que celui de tous les êtres vivants qui en auraient un. A l’écart, se tiendrait alors la Volonté, cette force ou encore cette énergie que l’on voit à l’œuvre dans tout l’univers, dans la matière comme dans le monde organique. Quand à la petite volonté humaine que tu évoques, elle n’émane ni de l’esprit, ni du cœur. Elle doit être, d’ailleurs, à la grande Volonté ce que notre petite raison est à la Grande Raison.

L’esprit  humain, lui, n’est qu’un des derniers instruments du corps, une de ses dernières créations, un de ces avatars devrais-je dire, peut-être un simple incident. Et la bonne question, certes sans réponse, est de savoir si cet outil se  développera pour devenir un organe fiable, durable et efficace. Il est tellement fragile pour l’instant, qu’il pourrait bien disparaître sans pour autant que l’espèce humaine ne disparaisse elle-même. Les tortues et le grenouilles auraient alors, sans doute, un petit sourire ironique et de soulagement, inquiètes qu’elles sont parfois de voir l’usage peu rassurant que les humains font de cet outil. Les fourmis et les abeilles seraient, elles aussi, soulagées, je n’en doute pas ; elles pourraient se sentir rassérénées de voir que leurs organisations sociales semblent établies sur des bases plus solides qu’elles auraient pu le croire.

 

Mettons un terme à ces  divagations de chélonien et revenons à nos moutons. Je te vois mettre en cause le « simplisme». Après avoir « nourri envers moi des pensées laïcistes simplistes » tu n’as pas hésité à me coller l’étiquette de matérialiste athée revêtant, toi, le masque de « spiritualiste œcuménique ». Cela fait beaucoup de ces « ismes » vis-à-vis desquels je deviens de plus en plus allergique. Mais il faut bien vivre en société, n’est-ce pas ?

Quoi qu’il en soit tu reviens ensuite à ce simplisme que tu fustiges, cette fois,  en le rendant responsable de la guerre qui sévit entre créationnistes et évolutionnistes. Mais quelle importance toutes ces guerres picrocholiennes peuvent-elles avoir ? Les humains se sont battus pour de plus grandes stupidités: l’âme immortelle, l’immaculée conception, le sexe des anges… Pour quoi ne se sont-ils pas battus, au fait ?

 

Il se pourrait que « tout ce sur quoi l’œil de l’esprit a exercé sa sagacité et sa profondeur » ne soit pas la recherche de la vérité mais ne soit « qu’un prétexte à cet exercice, un objet de joie, une occupation d’enfants et de grands enfants. » Je trouve très profonde et séduisante cette idée que Nietzsche a exposée dans un de ses aphorismes que je joins dans ma liste de citations avant de la clore. Dans ce texte, la recherche de la vérité est présentée comme un véritable processus, un jeu sans fin avec lequel l’homme s’amuse comme un enfant qui ne recherche, avec ce jouet original, que son propre plaisir. (Annexe- 5)

 

Alors tu comprends bien qu’il ne faut pas trop leur en vouloir, à certains de ces hommes, lorsqu’on les voit  chercher à se réfugier dans ce que tu appelles le «simplisme». Et n’est-ce pas déjà ce qu’ils ont fait en construisant cette fabuleuse forteresse de logiques, de systèmes, de lois et de principes  qui constitue le monde de la science, temple de la vérité, s’il en est ?

 

Je pense que c’est sur ce chapitre du simplisme que j’essaierai de sortir de cet écheveau quelque peu embrouillé que nous essayons de dénouer. C’est bien le propre de toutes les discussions de ce genre : on sait d’où l’on part, puis le temps passe et lorsque l’on se retourne, le rivage est là-bas bien loin derrière.

L’idée qui aura ma préférence pour cette conclusion est que nous devons être assez sage pour entretenir, au niveau individuel et, encore plus, au niveau des sociétés, un espace où les croyances et les erreurs conserverons toute cette vigueur indispensable à la vie ; cette vie que nous pouvons ensuite « employer au service de la vérité ». ( Annexe-6)

Pourtant, s’il est une condition nécessaire au développement de cette troisième Renaissance humaniste, c’est certainement que nous sortions enfin de notre moderne « moyen âge » en acceptant sans réserve l’idée de l’empereur Auguste : « comœdia finita est !». Mais personne n’est obligé d’applaudir!

 

Kurma

 

Ainsi parlait Kurma l'Avatar de Vishnu le 1er octobre 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

CITATIONS – 17 – Quelques  enseigneurs

Inimitié contre la lumière- Nietzsche. Le monde est ma représentation - Shopenhauer. Les plus hautes maximes…Goethe. L’erreur…Voltaire. Le paradoxe…Kierkegaard. L’espace et l’homme, Nietzsche.

 

 

Annexe-1

Inimitié contre la lumière -

Si l'on fait comprendre à quelqu'un qu'au sens strict il ne peut jamais parler de vérité, mais seulement de probabilité et des degrés de la probabilité, on découvre généralement, à la joie non dissimulée de celui que l'on instruit ainsi, combien les hommes préfèrent l'incertitude de l'horizon intellectuel, et combien, au fond de leur âme, ils haïssent la vérité à cause de sa précision.

- Cela tient-il à ce qu'ils craignent tous secrètement que l'on fasse une fois tomber sur eux-mêmes, avec trop d'intensité, la lumière de la vérité ? Ils veulent signifier quelque chose, par conséquent on ne doit pas savoir exactement ce qu'ils sont ? Ou bien n'est-ce que la crainte d'un jour trop clair, auquel leur âme de chauve-souris crépusculaire et facile à éblouir n'est pas habituée, en sorte qu'il leur faut haïr ce jour ?

Nietzsche. (OSM-7)

 

Annexe-2

Le monde est ma représentation : voilà une vérité valable à l’égard de tout être vivant et connaissant, bien que l’homme seul puisse la porter à sa connaissance abstraite et réfléchie. Dès qu’il y sera parvenu, du même coup il aura acquis le jugement philosophique. Il sera alors démontré pour lui qu’il ne connaît pas un soleil ni une terre, mais toujours uniquement un œil qui voit un soleil, une main qui sent le contact d’une terre ; que le monde qui l’environne n’existe que comme représentation, c’est-à-dire entièrement et uniquement par rapport à un autre être, celui qui perçoit ; et cet être c’est lui-même. S’il est une vérité que l’on puisse énoncer a priori, c’est bien celle-là ; car elle est l’expression de cette forme et de toute expérience possible et concevable, qui est plus générale que toutes les autres, telles que le temps, l’espace, la causalité : car celles-ci présuppose déjà celle-là….

Aucune vérité n’est donc plus certaine, plus indépendante de toute autre et ayant moins besoin de preuve que celle-ci : tout ce qui existe, existe pour la connaissance, c’est-à-dire le monde entier n’est objet que par rapport au sujet, n’est que perception de celui qui perçoit, en un mot représentation….

Tout ce qui fait ou peut faire partie de ce monde est inévitablement soumis à avoir le sujet pour condition, et à n’exister que pour le sujet. Le monde est donc représentation  

 

Shopenhauer - « Le monde comme volonté et comme représentation »

 

Annexe-3

« …Nous ne devons proférer les plus hautes maximes qu’autant qu’elles sont utiles pour le bien du monde. Les autres, nous devons les garder pour nous ; elles seront toujours là pour diffuser leur éclat sur tout ce que nous ferons, comme la douce lumière d’un soleil caché »  

 

Goethe ( Entretiens de Goethe et Eckermann)

 

Annexe-4

 « Croyez-moi, mon ami, l’erreur aussi a son mérite »

 

Voltaire 

 

Annexe-5

Il ne faut pas dire du mal du paradoxe, passion de la pensée: le penseur sans paradoxe est comme l’amant sans passion, une belle médiocrité. Mais le propos de toute passion portée à son comble est toujours de vouloir sa propre ruine : de même, la passion suprême de la raison est de vouloir un obstacle qui, d’une façon ou d’une autre, cause sa perte. Le suprême paradoxe de la pensée est ainsi de vouloir découvrir quelque chose qui échappe à son emprise

 

Kierkegaard .  (Miettes philosophiques)

 

Annexe-6

La distance et en quelque sorte l’espace qui entoure l’homme augmentent avec la force de son regard et de sa pénétration spirituelles. Son monde s’approfondit, sans cesse de nouvelles étoiles, sans cesse de nouvelles énigmes deviennent pour lui visibles.

Peut-être tout ce sur quoi l’œil de l’esprit a exercé sa sagacité et sa profondeur ne fut-il qu’un prétexte à cet exercice, un objet de joie, une occupation d’enfants et de grands enfants.

Peut-être, un jour les concepts les plus solennels, ceux qui on provoqué les plus grandes luttes et les plus grandes souffrances, les concepts de “Dieu” et de “péché”, ne nous apparaîtront-ils guère plus important que ne le sont pour le vieil homme un jouet d’enfant et un chagrin d’enfant. Peut-être “le vieil homme” a-t-il de besoin d’un autre jouet encore et d’une autre chagrin, - se sentant encore assez enfant, éternellement enfant!

 

 ( PDBM-57)  Nietzsche

 

 

 

 

CAUSERIE - 18 - Et pendant ce temps la maison brûle!

La terre sera toujours là. Vanitas vanitatum homo ! Les fourmis et l’esprit. Un vulgaire appendice. Vive l’indifférence.

 

Cher Castor,

Je te remercie pour  tes réflexions du 20 septembre. Elles ont croisé mon message du 1er octobre dans lequel je m’efforçais de répondre à mon amie Mandeika si angoissée par « les questions premières et dernières ». (Causerie 17 )

Ta comparaison de la terre avec la carapace de mon espèce m’a émue et troublée en même temps. En tout cas elle m’a rappelé l’aimable et flatteuse observation de Mandeika qui disait, dans une de ses premières causeries :

« Tu dois ta mémoire humaniste à ta longévité et à une exceptionnelle faculté : celle de pouvoir à volonté rétracter ta tête sous le dôme de tes deux écailles dont l’une, carrée, est symbole de la Terre et l’autre, ronde, celui du Ciel. »

Tu poursuis, aujourd’hui, la comparaison en déclarant que : «  la Terre est pour les êtres vivants et morts ce qu'est pour toi ta carapace: abri, refuge, repos, bénédiction, lieu paradisiaque. »

Je peux t’assurer que, pour ma part, je ne maltraite pas ma carapace au même point que les hommes maltraitent la terre qu’ils sont en train de transformer en enfer. Et je me réjouis d’avoir anticipé tes justes remarques, en jugeant sévèrement l’esprit humain et certaines de ses soi-disant réalisations, dans mon dernier message. Je lis dans ton courrier comme une invitation à faire preuve de plus de sévérité encore. Sans hésiter et avec plaisir, je te rejoins dans tes récriminations : si j’ai dit que « les tortues et le grenouilles se montrent souvent inquiètes de voir l’usage peu rassurant que les humains font de cet « outil »… qui pourrait bien disparaître sans pour autant que l’espèce humaine ne disparaisse elle-même »,  je suis prêt à ajouter que cet « instrument », souvent si mal utilisé, pourrait être la cause de la disparition pure et simple de l’espèce humaine mais aussi d’une grande partie de la matière organique, autrement dit,  de la vie.

La terre, elle, sera toujours là. Ceci-dit  au risque de décevoir nos frères humains dont beaucoup associent à leur propre disparition, la disparition non seulement de la terre, mais du monde. Quid des espèces végétales et animales déjà si mal traitées. Quelle modestie !

« Vanitas vanitatum homo ! »

Quant aux  fourmis et aux abeilles, je laisse volontiers divaguer mon imagination et accepte très bien l’idée qu’elles ont depuis longtemps dépassé le stade de développement des humains, pour ce qui est de l’esprit qu’elles semblent tenir « en laisse ». Elles se seraient rendu compte soudain des énormes dangers que ce pseudo-organe aurait fait courir à leur espèce et à son avenir ; elles l’auraient alors sacrifié et remplacé par l’épanouissement extraordinaire de certains de leurs instincts combien plus efficaces. Grâce à eux,  elles seraient notamment parvenus à établir des systèmes sociaux bien plus stables et pérennes que ceux de certains bipèdes, si fiers de leur science politique et socio-économique. L’organe en question aurait dépéri et seraient devenu un grossier accessoire.

Mais tu n’es pas obligé, cher Castor,  de divulguer mon histoire  qui s’apparente plutôt à un conte ; à moins qu’il ne soit un mythe que les abeilles et les fourmis se transmettent de père en fils et de mère en fille, bien évidemment. N’en dit rien aux évolutionnistes car ils pourraient être déstabilisés et plongés dans un doute cruel et angoissant ; et « dieu sait »  à quels extrêmes l’angoisse existentielle conduit parfois le cerveau des hommes ; je te suggère la même discrétion vis-à-vis des créationnistes qui du haut de leurs convictions et de la certitude que l’esprit est un attribut divin, ne verraient pas d’un bon œil de le voir traiter comme un vulgaire appendice.

Quoi qu’il en soit, ce ne sont ni les fanatiques religieux, ni les fanatiques philosophiques qui nous aideront à sauver la planète qui, encore une fois, nous survivra vraisemblablement. Ils ne sont là que pour nous pousser à donner une réponse à  des questions pour lesquelles ni croyance ni connaissance ne sont adéquates.  Et pendant ce temps la maison brûle !

Que vive l’indifférence vis-à-vis de la croyance et du prétentieux savoir sur ces questions énigmatiques ! Et occupons-nous, comme tu le souhaites, de ce qui nous est proche et urgent. Enfin, pour rassurer, s’il en était besoin, mon amie Mandeika, j’ajoute que si je dois, un jour, choisir entre l’Esprit-appendice et la Troisième Renaissance, c’est pour cette dernière que j’opterai sans hésiter.

Amitiés,

 

Kurma l’avatar.

 

 ( Le 17 octobre 2007)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE - 19 - Il Lupo présente l’enseignement de San Francesco.

Un Saint, poète mystique. Une vision grandiose de la Création. Le mépris de la Nature. San Francisco est créationniste.

 

Chères Tortue, Grenouille, Mangouste et cher Castor , bien amical salut animal !

 

Je suis un loup. J'ai pour ancêtre le Loup de Gubbio, celui que San Francesco avait appelé son Frère. Je suis donc un loup franciscain c'est-à-dire que  je suis fidèle à la fraternité entre toutes les créatures enseigné par le Saint d'Assise au XIIIème siècle.

A l'orée de notre XXIème siècle cet enseignement fraternel de San Francesco me semble plus que jamais d'actualité . C'est pourquoi je vous invite à relire son Cantico delle Creature. Dans mon esprit de loup franciscain je trouve en particulier que cette prière de San Francesco peut être source d'enseignement et de réflexion dans votre controverse à propos des théories créationnistes et évolutionnistes qui divisent actuellement les opinions de nos frères humains. 

L'enseignement d'un Saint, poète mystique

San Francesco a suivi dans sa vie  les préceptes de l'Évangile à la lettre. De nos jours on pourrait  considérer que sa ferveur religieuse était celle d'un croyant fondamentaliste ...

Mais ce serait oublier la dimension poétique de sa vie mystique. San Francesco fut dans son temps un poète mystique. Il avait épousé Dame Pauvreté, épouse du Christ, comme les  troubadours de son époque faisaient de la Dame de leur seigneur l'objet d'un amour courtois.

A cet amour mystique pour Dame Pauvreté, San Francesco associa un amour fraternel pour toutes les créatures de l'univers. Ce sentiment de fraternité universelle il l'a exprimé en grand poète dans le Cantico delle Creature . Mais ce Cantico n'est pas seulement  l'expression d'un sentiment de poète mystique. Il est aussi la révélation d'un enseignement riche de connaissances initiatiques.

La révélation initiatique du Cantico delle Creature

Dans son Cantico San Francesco se fait le chantre de la beauté et de la bonté de la Création et de toutes ses Créatures qui sont  unies par des liens de parenté et de fraternité universelles.

Cette vision du Saint n'est pas anthropocentrique comme l'est généralement la vision religieuse des hommes. Il ne loue pas le Dieu créateur pour avoir créé les créatures de l'univers pour servir et nourrir l'homme. Il ne le loue pas non plus pour avoir fait l'homme possesseur et maître de la nature et de ses ressources. Le Dieu créateur est loué pour avoir donné à l'Homme le Soleil pour frère, la Lune et les étoiles pour sœurs , lui avoir donné les éléments naturels comme l'air, le feu, l'eau également comme frères et sœurs . Quant à la Terre elle a le statut de sœur et de mère de l'Homme ...

Il s'agit là d'une vision grandiose de la Création. Elle s'opposait  au XIIIème à des opinions religieuses qui professaient le mépris de la Nature en considérant même la Création comme l'œuvre de l'Esprit du Mal ... Mais dans notre XXIème siècle la vision de parenté et de fraternité universelles entre tous les éléments de la Création semble en parfaite consonance avec l'idée traditionnelle confirmée par la science de l'interdépendance existant entre tous les éléments de la nature . On répète à l'homme aujourd'hui qu'il est constitué  de "poussières des étoiles" . Pourrait-il désavouer San Francesco qui révélait, il y a sept siècles, cette connaissance initiatique, vulgarisée aujourd'hui par la science, de la parenté de l'homme et des étoiles... ?

Ne pensez-vous pas aussi, mes chers frères et sœurs en animalité, que nous devons nous-mêmes nous féliciter des révélations de San Francesco dans son Cantico delle Creature ?

N'a-t-il pas valorisé le statut des animaux aux yeux de nos frères humains ?

L'Homme n'est plus considéré dans le Cantico comme le Maître auquel Dieu a donné  le droit d'user et d'abuser de la nature et de tous ses produits et créatures . Il est rappelé à l'Homme qu'il est membre de la grande famille de l'univers et qu'il doit aimer la Création et toutes ses créatures, comme ses parents et frères et sœurs . Hélas, bien des hommes restent encore aujourd'hui à convaincre de cette vérité initiatique qui était affirmée au XIIIème siècle par San Francesco... !

Le " Créationnisme " de San Francesco ...

Le loup franciscain que je suis ne peut douter que mon Saint patron et frère Francesco serait de nos jours " créationniste" . La Création est une œuvre merveilleuse dont le Saint inviterait toujours à louer Dieu. Mais je ne crois pas pour autant que le Saint adhérerait sans réticence aux thèses fondamentalistes des partisans du Créationnisme.

Nous avons vu que le Cantico delle Creature prenait une certaine distance avec le texte de la Genèse quant à l'idée que Dieu a créé en cinq jours l'Univers pour créer le sixième jour l'Homme en le dotant d'une Création prête à l'emploi ...

Peut-être aussi San Francesco sourirait-il des vaines recherches engagées depuis un siècle par les évolutionnistes d'obédience darwiniste pour découvrir un fossile qui attesterait de la mutation d'un primate supérieur en Homo sapiens ...alors que la fraternité existant entre toutes les espèces animales devrait davantage orienter les recherches vers la découverte d'une ancestralité familiale commune ...

Mais dites-moi, mes chères sœurs Tortue, Grenouille, Mangouste et mon cher frère Castor , je serais curieux de savoir ce que vous pensez des pensées créationnistes que j'ai l'outrecuidance d'attribuer à San Francisco à partir d'une interprétation , contestable comme celle de tout poème,  de son  Cantico delle Creature .

 

 

Il Lupo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE  - 20 -  Un débat pour rire, par Kurma la tortue

Giordano Bruno. L’économie de l’Esprit. L’art : succédané de religion. L’homme religieux : un artiste. L’homme de la connaissance. Prométhée. Nietzsche.

 

Il Lupo,

Ce poème est très beau en effet. Je me demande d’ailleurs si François d’Assise ne flirtait pas un peu avec la théorie des quatre éléments. Il prenait ainsi sans doute le risque de s’afficher avec certains penseurs du monde grec païen mais aussi les alchimistes et autres penseurs ésotériques aux idées jugées peu convenables par certains  chrétiens. Mais comment aurait-il pu être suspecté d’hérésie, lui qui  « suivit dans sa vie  les préceptes de l'Évangile, à la lettre » ! Il a été canonisé dès  1228  par l'Eglise Catholique Romaine.

Il n’a certainement jamais couru le risque de finir comme Giordano Bruno. Lui, a été « mis nu mais avec un mors l'empêchant de parler sur le Campo Dei Fiori et supplicié sur le bûcher, le 17 février 1600”.

Si je pouvais parler de l’économie de l’esprit, dans le sens où l’on parle de l’économie du corps humain pour désigner l’ensemble de ses organes et leurs fonctions ainsi que la manière dont ils sont reliés entre eux, et dont ils se développent et évoluent, je dirais la chose suivante :

Au niveau du peuple, l’esprit a besoin de la religion qui demeure, il faut l’admettre, la méthode la plus pratique pour interpréter et représenter le monde. La conception scientifique constitue une autre solution, une autre voie, plus récente, presque moderne. Mais le passage de l’une à l’autre, oblige à exécuter un énorme  saut, un mouvement  dangereux, risqué et sans doute peu recommandé pour quelques-uns. En effet, qu’offre la pensée scientifique pour remplacer des concepts comme « le salut de l’âme », « le péché originel », « la vie éternelle » ou « l’immortalité » ? Pas grand-chose !  « Mais, doit penser le savant,  faut-il vraiment les remplacer ? » Dans cette économie, il devient de plus en plus clair, que nous avons besoin de pensées intermédiaires, de transitions. C’est, en tout cas, ainsi que je considérerai le beau poème de Saint François d’Assise. En somme, l’art ne constitue-t-il pas  déjà pour le peuple, « ce succédané de la religion » si nécessaire au développement de l’esprit ? Il est lui aussi de nature à apaiser, à rendre plus léger le fardeau de la vie.

Que l’art joue donc ce rôle ! Et il le joue fort bien, d’ailleurs. Au font, que fait l’artiste ? Il ne fait que créer un monde qui  lui convient. Il rend ainsi belles et attrayantes les choses qui ne le sont pas forcément. Mais, ne se comporterait-il pas de la même façon que l’homme religieux qui craint d’affronter le vrai monde, la vie bien souvent,  et va se réfugier dans son monde qu’il crée de toute pièce. Les deux font tout ce qu’ils peuvent pour éviter de faire face à la vérité. Et si l’homme religieux n’était qu’une catégorie bien particulière d’artiste ! ?

En pendant ce temps-là, un peu de répit serait accordé à l’homme de la connaissance  qui a bien besoin de calme et de réflexion pour ajuster sans cesse ses fragiles théories, en évitant les chausse-trapes des pseudo sciences, ainsi que les  discussions et controverses qui ne le concernent pas. 

Permets-moi, pour terminer, de citer un grand penseur que ce débat « créationnisme ou évolutionnisme» aurait sans doute fait sourire. Cette pensée me paraît s’insérer à merveille dans le contexte  de notre discussion d’animaux savants. Car nous le sommes, n’est-ce pas, Il Lupo ?

« Prométhée ne devait-il, par une sorte de délire, s’imaginer d’abord avoir dérobé la lumière, et devoir expier cette action – pour enfin découvrir qu’il avait créé  la lumière par son désir même de lumière, et que non seulement l’homme, mais aussi le dieu étaient l’œuvre de ses mains, de l’argile façonnée par ses mains? Le tout rien que des images de l'artiste en images? – de même que  l'illusion, le vol, le Caucase, le vautour et toute la tragique prometheia de tous les hommes de connaissance? »  Nietzsche ( Gai savoir § 300)

 

Salut animal ! Et bienvenue dans notre petit groupe !

 

Kurma La Tortue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CAUSERIE - 21 -  Pour mieux piloter son indifférence

Hermès Trismegiste. Nicolas Flamel, un grand alchimiste. C.G.Jung et l’alchimie. Le symbole et le concept. La religion et l’art : une mère et une nourrice. L’indifférence est nécessaire. Devenir bon prochain des objets prochains. 

 

Chère Mandeika,

 

En 2007, je suis tombée sur tes extraits de l’œuvre de Hermès Trismegiste  qui ont piqué au vif ma curiosité. La petite fenêtre que tu avais entre-ouverte  sur la « Table d’émeraude » m’a poussée  à feuilleter quelques  ouvrages pour en savoir plus. Avec toute la rapidité dont je suis capable, je reviens lentement de ces expéditions  pour étaler quelques pensées sur le sujet. Mais entre temps, tu nous a gratifié d’une belle page pleine d’humour et de mélancolie sur le « syndrome de la grenouille bouillie ». Je suis décidemment  bien lente et je mérite bien ma réputation. Je te livre tout de même les idées que j’ai glanées et tu en feras l’usage qu’il te plaira.

Je sais que tes connaissances alchimiques sont vastes et, en y pensant,  je me souviens avec émotion de certains moments que nous avons passés à bavarder dans une ruelle parisienne hantée par le souvenir du grand Nicolas Flamel ; nous étions près de la maison où il officiait et dans laquelle il aurait découvert la recette de la pierre philosophale. Une grenouille et une tortue devisant dans une venelle du vieux Paris et dans la cave de Nicolas Flamel, en quoi cela surprendrait-il quiconque ?  En tout cas, les passants ne s’arrêtaient pas devant ce spectacle presque incongru.

Après t’avoir souvent écouté discourir sur cette période de l’histoire de l’esprit humain et parcouru un certain nombre de textes sur le sujet, je crois comprendre un peu mieux  tout l’intérêt que tu portes à l’alchimie et donc à l’hermétisme. Sacrée grenouille enseigneuse ! Tu manques rarement ta cible !

Chez C.G.Jung, j’ai d’abord appris que « l’alchimie » et « le christianisme » ont fait un bon bout de chemin ensemble. Pas toujours en parfaite harmonie, il faut le dire. La deuxième partie du  fameux principe :« moi en dessous de Dieu et lui en dessous de moi », n’était pas de nature à rasséréner tous les chrétiens, on peut le comprendre. Et pourtant l’ « œuvre alchimique » aurait été parfois célébré comme l’ « opus divinum » de la messe, paraît-il. Confusion regrettable pour certains qui y perdirent la vie.

Jung rappelle aussi que  ce fut là le véritable point de départ de la grande aventure de l’esprit scientifique dont les conquêtes ont précipité l’évolution de l’environnement de l’homme, de sa manière de vivre, de sa manière de penser.  « L’alchimie est l’aube de l’ère des sciences de la nature, qui a contraint , par le démon de l’esprit scientifique, la nature et ses forces à se mettre au service de l’homme dans une mesure jamais atteinte auparavant », dit  C.G. Jung  dans Synchronicité et paracelsica.

Puis,  je me suis demandé pourquoi les alchimistes employaient si souvent un langage occulte, hermétique, bien sûr.  Et Jung fournit là de nombreuses explications. Il dit entre autres que l’on ne saurait transformer une réalité vivante et évolutive en quelque chose de statique. Le symbole serait donc ici plus approprié que le concept  pour décrire une réalité difficile à saisir et que l’on ne peut appréhender sans une certaine participation émotionnelle et certainement pas par « l’ingérence grossière de l’évidence ». Et lorsque la réalité  qui nous entoure est hors de la portée des outils parfois encore modeste de la compréhension scientifique, il est parfois admis que l’émotion peut s'exprimer, ouvrant un vaste champ libre, rapidement investi par la métaphysique, l’art, les religions…mais je crains que l’on ne soit plus alors, dans le domaine scientifique.

Je suis presque certaine, moi la tortue, que les hommes ont tout intérêt à conserver une franche séparation entre science et tout « ce qui n’est pas science ». Peut-être faudrait-il qu’ils admettent modestement que leur raison a des limites et qu’elle doit donc coexister avec « ce qui n’est pas la raison ».

L’espèce humaine, contrairement à la tienne ou la mienne, a réussi, pendant les deux ou trois dernières dizaines de milliers d’années - des broutilles - à se doter  d’une raison qui  est devenue la caractéristique principale de l’humanité. Et c’est seulement pendant les tous derniers dix mille ans que l’esprit scientifique a péniblement vu le jour ; dernier né d’une évolution turbulente, chaotique souvent brutale, il trouva son chemin après avoir franchi de multiples phases dont les plus importantes sont le langage, les religions, l’alchimie et l’astrologie, la métaphysique et l’ésotérisme, les arts. Rien d’étonnant à ce que ces étapes toutes récentes, somme toute, de l’édification de ce que l’homme appelle la Civilisation, laisse des traces persistantes très souvent, dans l’édifice de la culture chez chaque individu isolé.

D'ailleurs un de leur penseur a dit : « Il faut avoir aimé la religion et l’art, comme on aime une mère et une nourrice - autrement on ne peut devenir sage ». Peut-être faudrait-il ajouter à la religion et à l’art : l’alchimie, l’astrologie, la magie... Autrement dit, notre débat « Evolutionnisme – Créationnisme » ,ne serait-il pas le symptôme d’un manque de maturité de l’homme ? Le développement de l’esprit de chacun atteindrait un degré particulier qui lui est propre et qui dépendrait, en partie, des connaissances historiques qu’il a pu maîtriser. Chacun devrait donc voir dans autrui, le représentant de cultures diverses et  ne pas s’en étonner : et s’il peut voir chez l’un des éléments d’une culture avancée, il apercevra, chez l’autre, des manifestations de la plus terrible barbarie.

C’est là que je décide d’arrêter mon bavardage. Pour les plus curieux  je pointe le doigt vers un des textes  de ce penseur que je viens de citer, dans lequel il s’amuse à prédire ce que pourrait être l’« évolution humaine » dans certaines conditions. L’évolution de cet être si bizarre et si modeste qui nomme sa propre histoire « histoire universelle ».

Kurma

 

PS – Je me permets d’interpréter ton message sur le « syndrome de la grenouille bouillie » (SGB) comme le signe que nous avons provisoirement épuisé  le grand sujet  « Evolutionnisme ou créationnisme » et que nous ouvrons un nouveau chapitre : celui de la protection de notre environnement.  Faisant partie d’une espèce considérée, dans certains endroits de notre planète, comme menacée d’extinction, je serais bien la dernière à m’en plaindre.

Or je viens de retrouver un aphorisme de Nietzsche  (« Où l’indifférence est nécessaire ») dont la signification, telle qu’elle parvient à ma cervelle presque fossilisée après plus de deux cents millions d’années sans évolution, constitue une excellente transition entre ces deux sujets tellement débattus. Je ne résiste pas à l’envie de le placer dans mes citations du jour  en invitant tout un chacun à en faire son profit.

En effet, comme tu le verras, le penseur s’efforce de changer quelques priorités dans la vie des humains en commençant par vilipender tous les dogmatistes religieux aussi bien que les dogmatistes philosophes. Et s’il indique que   « ce qui est nécessaire vis-à-vis de ces choses dernières, ce n’est pas le savoir opposé à la croyance, mais l’indifférence à l’égard de la croyance et du prétendu savoir en ces matières », il invite aussi ses coreligionnaires (notamment ceux en irréligion sans doute)  à  concentrer leur attention  sur le « proche » ; c’est ainsi qu’il suggère :

« Il nous faut de nouveau devenir bon prochain des objets prochains ! et ne pas laisser, comme nous avons fait jusqu’ici, notre regard passer avec mépris au-dessus d’eux, pour se porter vers les nues et les esprits de la nuit ».

Il est grand temps que les humains s’occupent de ce qui les regarde, de ce qui les touche de près et notamment de ce SGB qui menace la vie entière sur cette terre. En tout cas, il ne fait, pour ma part,  aucun doute, que l’homme doit, sans tarder, changer la direction dans laquelle il oriente son indifférence et cesser de toutes urgences « de mépriser  le présent  et  le prochain  et  la vie  et  lui-même »

Je ne terminerai pas, Chère Grenouille,  sans te dire à quel point je partage ton indignation devant ce nouvel outrage que tu viens de subir; et bien sûr sans souhaiter la bienvenue à notre nouvelle amie la Chouette qui pourrait bien nous apporter un supplément de sagesse.

 

Kurma                                                                                                  

 

le  8/01/08

 

Remarque :

La causerie – 22 – Le syndrome de la grenouille bouillie de Mandeika  et la CAUSERIE – 21 – de Kurma  se sont croisées.

 

 

 

 

 

 

CITATIONS - 21 - Deux textes de Nietzsche

Avenir de la science. Où l’indifférence est nécessaire.

 

Avenir de la science

La science donne à celui qui y consacre son travail et ses recherches beaucoup de satisfaction, à celui qui en apprend les résultats fort peu. Mais comme peu à peu toutes les vérités importantes de la science deviennent ordinaires et communes, même ce peu de satisfaction cesse d’exister : de même que nous avons depuis longtemps cessé de prendre plaisir à l’admirable deux fois deux font quatre. Or si la science procure par elle-même toujours de moins en moins  de plaisir, et en ôte toujours de plus en plus, en rendant suspects la métaphysique, la religion et l’art consolateurs : il en résulte que se tarit cette grande source de plaisir, à laquelle l’homme doit presque toute son humanité. C’est pourquoi une culture supérieure doit donner à l’homme un cerveau double, quelque chose comme deux compartiments du cerveau, pour sentir, d’un côté, la science, de l’autre ce qui n’est pas la science : existant côte à côte, sans confusion, séparables, étanches : c’est là une condition de santé.

Dans un domaine est la source de force, dans l’autre le régulateur : les illusions, les préjugés, les passions doivent servir à échauffer, l’aide de la science qui connaît doit servir à éviter les conséquences mauvaises et dangereuses des surexcitations.

Si l’on ne satisfait point à cette condition de culture supérieure, on peut prédire presque avec certitude le cours ultérieur de l’évolution humaine : l’intérêt pris à la vérité cessera à mesure qu’elle garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur , la fantaisie, reconquerront pas à pas, parce qu’il s’y attache du plaisir, le territoire qu’elles occupaient auparavant : la ruine des sciences, la rechute dans la barbarie en seront la conséquence prochaine ; de nouveau l’humanité devra recommencer à tisser sa toile, après l’avoir, comme Pénélope, détruite pendant la nuit. Mais qui nous est garant qu’elle en retrouvera toujours la force ?

(Humain trop humain -251)

 

Où l’indifférence est nécessaire

 

Rien ne serait plus absurde que de vouloir attendre ce que la science établira définitivement sur les choses premières et dernières, et jusque là de penser de manière traditionnelle (et surtout de croire ainsi !) – comme on l’a souvent conseillé. L’assurance à ne vouloir posséder sur ces matières que des certitudes absolues est une surpousse  (repousse) religieuse, rien de mieux. Une forme déguisée et sceptique en apparence seulement du « besoin métaphysique », doublée de cette arrière-pensée que longtemps encore on n’aura pas la vue de ces certitudes dernières et que jusque là le « croyant » est en droit de ne pas se préoccuper de tout cet ordre de faits.

Nous n’avons pas du tout besoin de ces certitudes autour de l’extrême horizon, pour vivre une vie humaine pleine et solide : tout aussi peu que la fourmi en a besoin pour être une bonne fourmi. Il nous faut bien plutôt tirer au clair d’où provient réellement l’importance fatale que nous avons si longtemps attribué à ces choses et pour cela nous avons besoin de l’histoire des sentiments moraux et religieux. Car c’est seulement sous l’influence de ces sentiments que ces problèmes culminants de la connaissance sont devenus pour nous si graves et si redoutables : on a introduit en contrebande dans les domaines les plus extérieurs vers lesquels l’œil de l’esprit se dirige encore sans pénétrer en eux, des concepts comme ceux de faute et de peine (et même de peine éternelle !) : et cela avec d’autant moins de scrupules que ces domaines étaient plus obscurs pour nous.

On a de toute antiquité imaginé témérairement là où l’on ne pouvait rien assurer, et l’on a persuadé sa descendance d’admettre ces imaginations pour choses sérieuse et vérité, usant comme dernier atout de cette proposition exécrable : que croire vaut plus que savoir.

Or maintenant, ce qui est nécessaire vis-à-vis de ces choses dernières, ce n’est pas le savoir opposé à la croyance, mais l’indifférence à l’égard de la croyance et du prétendu savoir en ces matières ! –

Toute autre chose doit nous tenir de plus près de ce qu’on nous a jusqu’ici prêché comme le plus important : je veux dire ces questions :

Quelle est la fin de l’homme ? Quelle est sa destinée après la mort ? Comment se réconcilie-t-il avec Dieu ? Et toutes les expressions possibles de ces curiosa . Aussi peu que ces questions des dogmatistes religieux nous touchent celles des dogmatistes philosophes, qu’ils soient idéalistes ou matérialistes ou réalistes.

Tous, tant qu’ils sont, s’occupent à nous pousser à une décision sur des matières où ni croyance ni savoir sont nécessaires ; même pour le plus épris de science il est plus avantageux qu’autour de tout ce qui est objet de recherche et accessible à la raison s’étende une fallacieuse ceinture de marais nébuleux, une bande d’impénétrable, d’éternellement flux et d’indéterminable. C’est précisément par la comparaison avec le règne de l’obscur, aux confins des terres du savoir, que le monde de la science, clair et prochain, tout prochain, croît sans cesse en valeur. –

Il nous faut de nouveau devenir bon prochain des objets prochains ! et ne pas laisser, comme nous avons fait jusqu’ici, notre regard passer avec mépris au-dessus d’eux, pour se porter vers les nues et les esprits de la nuit. Dans des forêts et des cavernes, dans des terres marécageuses et sous des cieux couverts –  c’est là que l’homme a trop longtemps vécu, vécu pauvrement aux divers degrés de civilisation des siècles entiers de siècles. Là il a appris à mépriser le présent et le prochain et la vie et lui-même – et nous, nous qui habitons les plaines les plus lumineuses de la nature et de l’esprit, nous contractons encore, par héritage, en notre sang quelque chose de ce poison du mépris envers les choses prochaines.

 ( Le voyageur et son ombre §16 )

 

 

 

 

CAUSERIE -22- Le syndrome humain, trop humain, de la Grenouille bouillie...

Al Gore, prix Nobel de la Paix. La grenouille se laisse cuire à petit feu. Un syndrome humain trop humain.

 

Mes Frères et Soeurs,  de notre Fraternité de réflexion, je tiens à vous remercier en ce début d'année 2008. Vous ne vous êtes jamais moqués de moi comme il est d'usage chez les Humains dont un fabuliste malveillant affabula qu'un jour, par orgueil, je voulus me faire aussi grosse qu'un bœuf.
Vous savez que cette calomnie a été démentie sur tous les médias. Mais voici qu'en ce début d'année je suis encore une fois objet de médisance  et de dérision de la part des Humains : il paraîtrait que toute mon espèce souffre d'un syndrome particulier . C'est le "BOILED FROG SYNDROM" L'inventeur de ce diagnostic ? L'ancien vice-président américain Al Gore, prix Nobel de la Paix. Mais qu'est-ce donc que ce " Syndrome de la grenouille bouillie " ?
C'est le résultat d'une de ces expériences de sadisme scientifique humain dont mon espèce a été si souvent victime. En voici le déroulement : Vous faites chauffer une casserole d'eau et quand l'eau commence à frémir vous y plongez une grenouille... Elle sautera immédiatement hors de la casserole. Pas si bête la grenouille !
Mais deuxième opération : vous immergez la grenouille dans une casserole d'eau froide et faites
chauffer peu à peu l'eau. La grenouille ne réagit pas et se laisse cuire à petit feu, jusqu'à la mort...
Des philosophes alchimistes spiritualistes concluraient de cette expérience que la grenouille chauffée
graduellement par le feu du Bain-Marie parvient dans l'athanor de la casserole, par delà sa fin charnelle, à l'étape ultime de la sublimation spirituelle… Mais pour Al Gore, politicien américain, spécialiste écologiste et prix Nobel de la Paix, cette expérience de grenouille bouillie est une parabole écologiste. Elle s'applique au comportement des Humains qui ne prêtent pas attention aux phénomènes de réchauffement climatique susceptibles de conduire graduellement la Planète à une fin apocalyptique.

Était-il besoin de faire bouillir une grenouille pour convaincre les Humains du danger que fait courir à la Planète le réchauffement climatique de la Terre dont ils sont en partie la cause ?
Al Gore aurait pu, sans supplicier de grenouille, chercher dans l'histoire des exemples de cette schizophrénie des humains qui se révèlent incapables de se rendre compte des transformations climatiques et autres qui entraînent graduellement l'effondrement de leurs civilisations.
" Toutes les civilisations sont mortelles ". L'étude des sociétés disparues le confirme. 

Alors que penser du "syndrome de la grenouille bouillie "? Partagez-vous mon angoisse, Chers amis de notre Fraternité de réflexion ? Nos espèces animales risquent-elles, elles aussi, d'être victimes de ce syndrome humain, trop humain ? ...

Mandeika la Grenouille                                                                  Le 2 janvier 2008

 

Remarque : La causerie – 22 – Le syndrome de la grenouille bouillie de Mandeika  et la CAUSERIE – 21 – de Kurma  se sont croisées.

CAUSERIE – 23 – Mes  vœux  pédagogiques pour l'année du Rat

Les cellules grises et les armes. L’école et les connaissances sur le monde. Unissez-vous à Dieu. Maîtriser l’éducation.

 

Ces voeux sont exprimés avec les paroles simples que, fidèle à ma pédagogie germanopratine, j'emploie habituellement avec mes jeunes élèves castors . Je les adresse à toi, savante Tortue mais les autres animaux de notre Fraternité peuvent me lire et me répondre de même que les frères humains , du moins ceux qui ont des oreilles pour entendre...

Chère Tortue,

En sortant de l'année du Cochon, les humains entrent dans l'année du Rat. Aussi t'écris-je à la veille de cette nouvelle année, car le Rat et moi, nous appartenons à la même famille.Les gens ne nous aiment pas à cause de nos incisives qui détruisent tout sur leur chemin. Paradoxalement ils m'aiment, moi, car, après m'avoir tué, ils se parent de ma fourrure.

Dis-moi, le genre humain, mérite-t-il d'être estimé? Car les humains, eux aussi, rongent, tuent et détruisent. Alors, pourquoi détestent-ils leurs pareils? Tu vois ce qui se passe autour d'eux? Milliers de tués, rivières empoisonnées, air pollué. Tous  nos savants et  grands érudits les préviennent sévèrement:  Si vous voulez continuer à vivre, arrêtez-vous! Restez debout, les mains vides et la tête claire. La Planète ne vous accorde pas de délais infinis pour profiter de ses biens. Utilisez vos cellules grises au lieu d'armes. Les gens ont des capacités, c'est vrai. Mais les pauvres, ils ne savent pas comment les exercer  dans le bon sens. Moi, le Rongeur, je le sais, même si je n'ai pas fréquenté d'universités. Voilà comment :
- Elevez un culte à votre mère. Elle vous a donné la vie, elle est une Sainte.
- N'arrêtez pas de lire, toujours et partout, mais en sélectionnant votre lecture.
- Respectez la Nature, laissez-la respirer à son aise, ne l'étouffez pas.
- Quand vous allez à l'école, n'oubliez pas que c'est là que vous obtiendrez les connaissances sur le monde.
- Quand vous entrez dans l'église, unissez-vous à Dieu. Chacun a son dieu qu'il porte dans son âme. Il ne faut pas l'oublier .
Donc, respectez le dieu d'autrui. Votre religion doit cohabiter avec toutes les autres, c'est comme les étoiles qui tournent chacune sur son orbite différente, ça ne les empêche pas de briller, toutes, de la même lumière . C'est l'éducation qui manque aux humains, chère Tortue, et tu sais pourquoi? Parce que ceux-ci se sont enchevetres dans un labyrinthe composé de murs d'argent, de pouvoirs politiques et d'hostilité. L'Education est une chose difficile, elle exige patience, amour, abnégation, efforts.
Si on ne maîtrise pas l'Education, il est très facile d'appuyer sur la gâchette du fusil ou de cracher de la fumée dans le bleu de l'air. Peut-être viendra le jour ou l'Education deviendra numéro un sur l'échelle des valeurs des humains. Pourquoi  ne serait-ce pas au cours de l'année du Rat?... Qu'en penses-tu, Savante nietzschéenne Tortue ?

Le Castor

CAUSERIE – 24 – Kurma  et l’éducation

Savante et nietzschéenne. Education et dressage. Un commencement ou une fin. Libérer l’esprit. Le troisième Humanisme.

 

Merci pour tes vœux, Cher Castor. 

Je suis sûre que toute notre petite confrérie les accepte avec grand plaisir. Comme d’ habitude ton message est si riche en  considérations sur la nature humaine que je suis bien dans l’embarras pour répondre à toutes.  Sans hésitation,  je prendrai l’idée qui accroche le plus mon esprit, et je me contenterai d’elle pour formuler la réponse que tu as l’air de m’inviter à donner. Evidemment cette idée sera celle de  placer l’éducation au plus haut niveau des préoccupations des êtres humains. C’est en effet une idée très noble.

Pourtant avant d’entrer dans le vif du sujet je voudrais, si tu le permets, ouvrir une petite parenthèse. Il semble que tu souhaites m’affubler, tout comme d’ailleurs le responsable du site sur lequel sont étalés nos débats animalesques, d’un titre qui sans doute  m’honore, mais ne satisfait pas du tout  mes  misérables méninges de batraciens : celui de « Savante nietzschéenne tortue ». En 2007, je m’étais présentée comme « Kurma l’Avatar », après avoir pris soin de justifier mythologiquement ces deux vocables qui constituent, pour moi,  un blason des plus sympathiques. Et voilà que tu leur en substitues, en 2008,  deux autres qui me font froncer les sourcils. Réglons le sort du premier: savante,  quelle que soit la connotation que tu lui donnes, je ne pense l’être ni plus ni moins que n’importe quel autre membre de notre petit aréopage de bestioles en vadrouille intellectuelle.  Quant au second -  nietzschéenne  -  je le réprouve avec vigueur, ne serait-ce que par respect pour la pensée du personnage évoqué.  En effet, la pensée de Nietzche, ce grand philologue,  me semble aussi éloignée que possible de l’idée de former des adeptes ou des disciples, de créer un système philosophique ou une école métaphysique.  Il a d’ailleurs écrit lui-même : « J’ai une peur atroce que l’on aille un beau jour me canoniser… Je ne veux pas être un saint, je préférerais être un bouffon… ». Et comment oserai-je m’afficher comme le porte flambeau des idées d’un tel penseur ?  A mon rang de tortue, je sais trop bien que, ce faisant,  je ne serais qu’un minable « intercesseur en faveur de la médiocrité ».

Nietzschéen ? Pourquoi pas Nietzschéiste ? Et tu connais déjà ma prévention à l’égard de tous les « ismes » ? J’ai déjà récusé autant que je l’ai pu : l’évolutionniste,  le créationniste, le fondamentalisme,  le nihiliste et bien d’autres catégories, jolies petites boîtes dans lesquelles les humains adorent enfermer leurs semblables. Tâchons de ne pas les imiter. Je ne suis qu’une Tortue qui essaie d’apprendre à penser, tu as l’air de l’oublier ?  Une apprentie : pas même une ouvrière. Batracienne, reptilienne ou chélonienne,  sont les seuls qualificatifs que je revendique,  en ce lieu.  Je laisse Mandeika s’accommoder comme elle voudra de l’étiquette d’alchimiste qui lui a été attribuée mais je me garderai de la traiter de flamellienne ou d’hermétiste.

Ceci étant dit je ne vais pas me priver, dans quelques instants,  de m’inspirer des  idées de  ce grand psychologue qui a écrit des textes que je trouve extraordinaires sur l’éducation notamment. Je voudrais, pour commencer,  me départir d’une trop grande naïveté  et constater brutalement que ce que l’on appelle « éducation »  n’est  qu’un élevage, un dressage voire une domestication. Il s’agit d’inculquer à l’élève, un certain nombre  de concepts, de méthodes, de techniques, de valeurs. Il est, en arrivant à l’école, une chose nouvelle, une matière première en quelque sorte,  et il convient d’en  faire une copie selon un modèle moralement bien défini. Car il faudra bien  qu’il devienne  un bon citoyen, un bon travailleur, un bon contribuable…enfin quoi, un bon homme. Soyons clair : l’éducation est avant tout un service d’utilité publique

Ce n’est pas pour rien qu’ils ont utilisé, en français,  des mots comme instituteur et professeur, pour désigner  les bons ouvriers chargés de former les cerveaux de leurs rejetons. Il s’agit bien, pour eux,  de participer à l’intégration d’individus  dans une institution  donnée, et ce faisant, de la consolider et de la parfaire.  Pour y parvenir,  ils ne feront que  professer les idées, les concepts et les méthodes préconisées par la société. Ils accomplissent ce service public dans des  locaux appropriés, des écoles, qui ressemblent souvent à de petites casernes ; ils sont assujettis à des horaires et à des emplois du temps minutieusement élaborés ; ils doivent suivre des programmes bien remplis à l’intérieur desquels rien n’est laissé au hasard. Je ne pense pas que les tortues, ni les grenouilles, ni les castors, pour aussi intelligents qu’ils soient, seraient capables de construire un système aussi sophistiqué pour atteindre un semblable objectif. Ils ont un système éducatif qui fonctionne bien, somme toute.

C’est-à-dire qu’il fonctionnerait bien mieux, je suppose,  si  la société qui le gère était forte et stable. D’ailleurs,  si nous lisons bien  l’Histoire – ou même si nous observons bien les résultats obtenus pas des éleveurs d’animaux ou encore ceux d’expériences faites dans des laboratoires par des savants, des vrais  – nous  constatons que la société n’est forte et stable que si elle se trouve dans une situation dangereuse où elle doit lutter, combattre contre des circonstances, contre un environnement défavorables.

Les années passent,  enfin  vient le moment où ces conditions s’améliorent : la nourriture abonde, la maladie recule, la sécurité est plus grande, le bien-être et la surabondance règnent. De telles circonstances ont toujours perturbé le système d’éducation en vigueur qui commence à paraître  inadapté, archaïque.  La dureté des règles autrefois protectrices de la  société en danger ne s’avère plus nécessaires . Il faut s’en débarrasser.

Mais des perturbations graves se produisent : certaines formes de dégénérescence voire de monstruosité sont souvent observées. L’individu  ose se montrer, se détacher du groupe. La vie devient plus généreuse, plus diversifiée  et elle rend la vieille morale inutile, intempestive. Pour employé un mot que tu as si bien choisi, Cher Castor, tout s’enchevêtre dans un véritable labyrinthe de cultures parfois antagonistes, de recherches effrénées de nouveautés, d’expériences sans fins et sans but précis.

Le temps passe et de nouveau le grand danger resurgit; lui seul pourra  corriger les anomalies en rétablissant la morale. Mais quelle morale ? Ce sera forcément celle de la médiocrité. Je te renvoie là, mon Ami rongeur,  aux  idées que nous exprimions, déjà l’an dernier,  lorsque nous parlions de politique. Dans un texte magnifique,  Nietzsche décrit magistralement et mieux que je ne le fais,  ce long processus ; je m’en suis tellement inspiré que j’ai dû le plagier. Tu pourras apprécier toi-même car je vais le recopier et te l’adresser en tant que citation. (Annexe – 1)  Mais ce cycle infernal, cette succession de circonstances qui semblent inévitables, peut-il être interrompu ? Les hommes se doivent de prouver qu’il peut l’être !

Il semble qu’ils  se trouvent, actuellement,  à ce moment précis du processus de flux et de reflux du grand danger. Et pourtant,  ce qui me trouble le plus dans leur  brillante organisation, c’est que lorsque les étudiants  atteignent l’âge de vingt-cinq ans environ, leurs aînés leur déclarent plus ou moins cérémonieusement, comme ils le font depuis plus d’un siècle : « C’est fini ! Désormais, la vie active, la vraie vie vous attend ! Le métier, la profession,  la carrière ; le mariage, les enfants, la maison ; les vacances, les promotions, les décorations et enfin la retraire vous attendent. Tout est prévu et tout est fort bien organisé. Surtout ne vous  attardez pas, ne traînez pas! ». Cela était de très bonne politique lorsque leurs sociétés étaient stables et fortes et surtout, souhaitaient le rester. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et la médiocrité s’installe inéluctablement

« C’est fini ! »  Ce la signifie que  les « éduqués » peuvent se sentir débarrassés du souci de former leur esprit. Celui-ci a été bel et bien constitué, sinon institué par de bons instituteurs. Et la plupart  sont bien convaincus qu’ils sont parvenus à un terme! Pas seulement les élèves qui ont été écartés du système et l’ont quitté en détestant les livres, la lecture, les pensées et l’esprit… Mais les autres aussi : tous ceux qui vont faire partie de cette grande masse d’humains  et à la disposition desquels  la société mettra généreusement les journaux, la radio, la télévision, le cinéma et quantité d’autres instruments de culture et d’éducation, gérés professionnellement par des « instituteurs » de tout acabit. Souvent des experts en médiocrité et des spécialistes en économie

C’est le moment pour moi,  la Tortue, de protester et de tirer la sonnette d’alarme comme ils disent. L’esprit, comme n’importe quelle autre partie de son corps,  serait définitivement et entièrement développé dans les vingt premières années de la vie d’un homme? Le système respiratoire : je veux bien ; le squelette : oui ! Pourquoi pas ? Mais l’esprit ?  Quelle absurdité ! Certes, il a été formé et modelé, conditionné et calibré comme un bon produit dont  la société pourra disposer. Mais entièrement développé ?  Non ! Certainement pas !

Pour  survivre, les hommes doivent échapper à ce cercle vicieux et promouvoir délibérément  le développement de leur esprit. Ils ont remplacé  les instincts  qu’ils partageaient avec nous,  par leurs connaissances, leur intelligence, leur conscience. Et ils arrêtent brutalement le  développement de ces instruments exceptionnels avant qu’ils n’arrivent à maturité !  Mais la vraie éducation doit commencer, pour eux,  le plus tôt possible  et durer aussi longtemps que possible ; leur conscience étant un outil d’autant plus dangereux qu’il est embryonnaire  et incomplet. Qu’ils se hâtent plutôt d’en faire un outil bien maîtrisé !

Une éducation digne de ce nom requiert  l’aide d’éducateurs authentiques, de ces grands enseigneurs dont parle Mandeika, de penseurs libres,  et c’est bien rarement dans les écoles et certainement pas dans les églises  que l’on rencontre ces personnages hors pair. Alors, je suis d’accord avec toi, Cher Castor, pour dire que cette éducation-là  « devrait   être  numéro un sur l’échelle des valeurs humaines ». Elevage, dressage sont certes des actions indispensables, même si les mots pour les désigner ne sont pas politiquement très corrects. ( Pourquoi parler ne pas parler d’instruction, comme on le faisait autrefois ?)  Mais ce n’est que lorsque ces actions sont terminées que tout devrait commencer.

Tu nous donnes, mon Ami Rongeur, quelques recettes pour parvenir à la maîtrise des connaissances et de l’éducation ; tu dois bien te douter  que  je ne partage pas entièrement ton avis lorsque tu évoques le rôle que devrait jouer l’église et la religion. Cependant tu me donnes envie de t’imiter en donnant, non pas des recettes pour accomplir cet élargissement de la conscience humaine, mais en indiquant  la direction de  ce chemin cahoteux et désertique qui devrait y mener. Le passage obligé réside dans la prise de conscience des chaînes multiples avec lesquelles chacun est ligoté, immobilisé, figé. Son langage, son pays, sa religion et sa morale, par exemple, pour commencer; et un jour, beaucoup plus tard sans doute,  son bonheur, sa raison et sa vertu. Passage périlleux qui ne peut être franchi qu’avec une grande prudence, beaucoup de patience et aucune précipitation!  Car là, les dangers sont énormes ; les déperditions inouïes. L’anarchisme, le pessimisme ou le nihilisme sous toutes ses formes gardent leurs portes grandes ouvertes, pour certains.  Soyons clairs, il  s’agit en fait, de libérer l’esprit que l’on vient juste de ligoter dans des règles et des conventions, en lui faisant prendre conscience de ses erreurs. Notre époque moderne connaît bien l’abominable et cruel dilemme que cette situation engendre très souvent.

Les catastrophes sont fréquentes. « Si rien n’est vrai, tout est permis » disait  Mandeika dans un de ses messages du mois de septembre l’an dernier, souviens toi.  « Alors on n’a plus qu’à rendre son billet … » continuait-elle en citant  Dostoïewski. J’ai cité pour ma part, un  autre jour,  Goethe qui s’insurgeait contre  Voltaire en dénonçant « sa licence et son effronterie ».
C’est à ce prix , cependant, que les humains pourraient atteindre un niveau d’évolution qui les distinguerait définitivement des animaux.  Nietzsche a bien formulé cette idée lorsqu’il a dit : « C’est seulement quand la maladie des chaînes sera surmontée que le premier grand but sera entièrement atteint : la séparation de l’homme et de l’animal ». 

L’avènement  de ce nouvel Humanisme dont parle Mandeika,  pourrait bien alors venir couronner les  efforts des individus qui se montreraient les plus audacieux. Je concède que l’homme est l’animal le plus fort et sans doute le plus rusé, mais il ne sera que cela tant qu’il n’aura pas acquis les moyens de guérir définitivement de sa maladie.

Pourquoi  «  l’année du Rat » ne serait-elle pas consacrée à l’éducation ainsi conçue? Je contesterais toutefois la durée de cette consécration si elle devait se limiter à une seule année.  Car si une telle éducation concerne d’abord chaque individu, elle devrait ensuite gagner des sociétés entières. Il y faut du temps.

Et souvenons-nous qu’en Inde  le rat est la monture de Ganesh, le dieu de la chance et de la sagesse.

Kurma l’avatar

CITATION – 24 – Un texte de Nietzsche

« Soyez comme eux, devenez médiocres ! »

 

« Soyez comme eux, devenez médiocres ! »

Une espèce se forme, un type devient stable et fort par le long combat contre les conditions constants et essentiellement défavorables. On sait , d’autre part, l’expérience de éleveurs en fait foi, que les espèces auxquelles est départie un nourriture surabondante, et, en général, un excédent de protection et de soins, penchent aussitôt, de la façon la plus intense, vers les variations du type, et deviennent riches en caractères extraordinaires et en monstruosités ( et aussi en vices monstrueux ). Que l’on considère donc une communauté aristocratique, une antique polis  grecque par exemple, ou peut0être Venise, en tant qu’institution volontaires ou involontaires en vue de l’éducation. Il y a là une agglomération d’hommes, abandonnés à eux-mêmes, qui veulent faire triompher leur espèce, généralement parce qu’ils sont forcés de s’imposer sous peine de se voir exterminés. Ici ce bien-être, cette surabondance, cette protection qui favorisent les variations font défaut ; l’espèce a besoin de l’espèce  en tant qu’espèce, comme de quelque chose qui, justement grâce à sa dureté, à son uniformité, à la simplicité de sa forme, peut s’imposer et se rendre durable dans la lutte perpétuelle avec les voisins ou avec les opprimés en révolte, ou menaçant sans cesse de se révolter.

L’expérience la plus multiple apprend à l’espèce grâce à quelles qualités surtout, en dépit des dieux et des hommes, elle existe toujours et a toujours remporté la victoire. Ces qualités elle les appelle vertus, ces vertus seules elle les développe. Elle le fait avec dureté, elle exige même la dureté. Toute morale aristocratique est intolérante dans l’éducation de la jeunesse, dans sa façon de disposer des femmes, dans les mœurs matrimoniales, dans les rapports de jeunes et des vieux, dans les lois pénales (lesquelles ne prennent en considération que ceux qui dégénèrent). Elle range l’intolérance même au nombre des vertus sous le nom d’ « équité ».

Un type qui présente peu de traits, mais des traits forts prononcés, une espèce d’homme sévère, guerrière, sagement muette, fermée, renfermée ( et , comme telle,  douée de la sensibilité la plus délicate pour le charme et les nuances de la société ), une telle espèce est fixée de la sorte au-dessus du changement des générations. La lutte continuelle contre des conditions toujours également défavorables est, je le répète, ce qui rend une type stable et dur.

Enfin un état plus heureux finit cependant par naître, la tension formidable diminue ; peut-être n’y a-t-il plus d’ennemis parmi les voisins, et les moyens d’existence, même de jouissance de l’existence, deviennent surabondants. D’un seul coup se brisent les liens de la contrainte de l’ancienne discipline : elle n’est plus considérée comme nécessaire, elle n’est plus condition d’existence, - si elle voulait subsister elle ne le pourrait que comme une forme de luxe, comme goût archaïque. La variation, soit sous sa forme de transformation ( en quelque chose de plus haut, de plus fin, de plus rare ), soit sous sa forme de dégénérescence et de monstruosité, paraît aussitôt en scène dans toute sa plénitude et sa splendeur, l’être unique ose être unique, et se détacher du reste.

A ce point critique de l’histoire se montrent, juxtaposés et souvent enchevêtrés et emmêlés, les efforts de croissance et d’élévation les plus superbes, les plus multiples et les plus touffus. C’est une sorte d’allure tropique dans la rivalité de croissance, et une prodigieuse course à la chute et à l’abîme, grâce aux égoïsmes tournés les uns contre les autres qui éclatent en quelque sorte, luttent ensemble pour  « le soleil et la lumière » et ne savent plus trouver de limites, de frein et de modération dans la morale jusque là régnante,

Ce fut cette morale elle-même qui avait amassé la force jusqu’à l’énormité, qui avait tendu l’arc d’une façon si menaçante ; maintenant elle est surmontée , elle a « vécu ». Le point périlleux et inquiétant est atteint, où la vie plus grande, plus multiple, plus vaste, l’emporte sur la vieille morale ; l’ « individu » est là, forcé à se donner à lui-même des lois, à avoir son art propre et ses ruses pour la conservation, l’élévation et l’affranchissement de soi. Rien que de nouveaux pourquoi et de nouveaux comment ? plus de formules générales, des mépris et des mépris ligués ensemble, la chute, la corruption et les désirs les plus hauts joints et épouvantablement enchevêtrés, le génie de la race débordant de toutes les coupes du bien et du mal, une simultanéité fatale de printemps et d’automne, pleine d’attraits nouveaux et de mystères, propres à la corruption jeune, point encore épuisée et lassée.

De nouveau , le danger se présente, le père de la morale, le grand danger, cette fois transporté dans l’individu, dans le proche et dans l’ami, dans la rue, dans son propre enfant, dans son propre cœur, dans tout ce qui est le plus propre et le plus mystérieux en fait de désirs et de volontés. Les moralistes qui arrivent en ce temps qu’auront-ils à prêcher ? Ils découvriront ces subtils observateurs debout au coin des rues, que c’en est bientôt fait, que tout autour d’eux se corrompt et corrompt, que rien ne dure jusqu’au surlendemain, une seule espèce d’hommes exceptée, l’incurable médiocre. Les médiocres seuls ont la perspective de se continuer, de se reproduire, - ils sont les hommes de l’avenir, les seuls qui survivent.

« Soyez comme eux, devenez médiocres ! » c’est aujourd’hui la seule morale qui ait encore un sens, qui trouve encore des oreilles pour l’écouter. – Mais, elle est difficile à prêcher, cette morale de la médiocrité ! – elle n’ose jamais avouer ce qu’elle est et ce qu’elle veut ! Elle doit parler de mesure, de dignité et de devoir, et d’amour du prochain, - elle aura de la peine à dissimuler son ironie.

 

Par delà le bien et le mal – 262