Controverses 2007

                                                      

  

 

De la Volonté de vivre

La manière dont les hommes se comportent devant la mort m’a toujours intriguée.
Ils sont tellement différents de nous, les tortues, mais aussi des animaux en général.
Mon amie Mandeika semble, elle aussi, se poser des questions sur ce sujet ; telle est en tout cas l’impression
que j’ai eue lors d’un récent aparté, dans un coin de notre vaste toile de l’internet.

Mais que je vous donne, après l’avoir plus ou moins clarifié, mon point de vue.
Je devrais dire plutôt, que je tente, devant vous, de clarifier ma manière «chélonienne »
de considérer la chose. Et comme nous sommes entre nous, les animaux, il  n’est pas impossible
que je parvienne à présenter des idées que vous pourriez partager.

Je concèderais bien volontiers que la vie des hommes semble plus riche que la nôtre.
Tout se passe, en fait, comme s’ils avaient, eux, deux vies :
l’une, identique à celle que nous menons, durant laquelle ils sont assujettis à toutes les nécessités de la vie organique
et à celles qui résultent de leur environnement ;
l’autre,  qui relève de l’abstrait, est éclairée par leur raison ; c’est cette dernière qui leur a permis de créer
ce qu’ils appellent, non sans prétention, la « civilisation universelle ».
Dans la première, ils doivent travailler, jouir, souffrir, se reposer, se nourrir, dormir, mourir ;
dans la seconde ils peuvent s’élever à des hauteurs d’où ils contemplent, en pur spectateur,
le monde qui les entoure.
C’est bien cette double vie qui les distingue de nous, les animaux. (Certes il n’y a pas que cela qui nous distingue :
il y a aussi, par exemple, le rire et les pleurs.)

Mais restons concentrés et concrets ; revenons donc à ce qui nous rapproche :
ce qui fait que nous nous ressemblons. Cette partie commune, un ensemble de fonctions organiques, en somme,
constitue tout simplement la « nature ».
Elle se manifeste au centre de chaque individu vivant. Non seulement chaque être est, tout entier,
dans la nature, mais celle-ci est tout entière dans chacun, qu’il soit animal ou homme.
Aussi chaque animal ne montre aucune hésitation à trouver le chemin qui le mène à l’existence ;
il trouve, avec la même facilité et simplicité celui qui l’en fait sortir.
Dans l’intervalle, tous les organismes vivent sans peur du néant et du vide,
sans inquiétude, sans état d’âme, convaincus qu’ils sont de ne faire qu’un avec la nature et d’être,
comme elle, impérissable. Tous sauf un, l’être humain; lui,  grâce à sa vie abstraite, cette seconde vie,
il s’est construit une certitude propre : il mourra ; et il s’en va la traînant partout avec lui.
Qu’il sache, au moins que nous n’en sommes pas jaloux, et qu’il peut bien la garder, sa certitude.
Se sent-il ainsi supérieur à nous ? Cela ne m’étonnerait pas !

Quand il s’agit de la mort, la pensée de l’homme oscille entre, d’une part,
une ignorance complète et superbe de sa réalité, et, d’autre part, une énorme frayeur à la concevoir et à l’évoquer ;
dans le premier cas, on le voit se comporter comme si sa vie  était éternelle,
et écarter fièrement la pensée d’une mort certaine et souvent proche ;
dans le second, sa terreur est telle, qu’il n’ose même pas prononcer son vrai nom
et usent de nombreux euphémismes ou autres litotes pour la désigner ; ainsi parle-il de la « faucheuse »,
ou de la « Parque »,  ou d’ « épouser la camarde », ou encore évoque-il le souvenir d’un « cher disparu »
en faisant précéder son nom de « feu ». Désolé de te dire, mon cher cousin éloigné,
que si tout cela peut s’avérer fort poétique, ce n’est vraiment pas marqué du sceau de la  Grande Raison !
De là, on voit les limites de cette connaissance abstraite dont tu es pourtant si fier !

Heureusement ! Vous avez des philosophes et des penseurs qui savent parfois remettre les pendules à l’heure.
En abordant ce chapitre, je ne peux pas m’empêcher de penser à ces deux français qui, à travers les siècles,
ont su deviser avec humour sur le sujet. Ainsi on a vu Montaigne, ne pas hésiter à affirmer que :
« Philosopher, c’est apprendre à mourir. » ; puis deux siècles plus tard Chamfort lui rétorquait
« Apprendre à mourir, et pourquoi? On y réussit très bien la première fois."

Ceci étant, bien avant eux, Sénèque  et tant d’autres, ont partagé cet avis ; il encourageait, lui aussi,
à fréquenter les sages dont il disait : « Nul d’entre eux ne vous forcera de mourir, tous vous apprendront à quitter la vie. »
 

Mais celui qui me paraît avoir le mieux réfléchi à la mort et à la place qu’elle devrait tenir dans l’esprit des hommes,
eu égard aux deux vies dans lesquelles ils évoluent avec si peu d’assurance et beaucoup d’hésitations,
c’est bien ce philosophe dont je vais tâcher maintenant de résumer la pensée si riche, si puissante et si profonde.

En bref, il considère que la nature ne parle pas de la même voix
selon qu’elle s’exprime par la bouche d’un particulier ou selon qu’elle se présente
comme la Mère omniprésente et omnipotente. A travers l’individu, elle dira toujours :
 « Je suis seul le tout du tout ; tout repose sur ma conservation ; le reste peut périr, il ne compte réellement pas ».

Pourtant, la Mère Nature, elle,  s’exprimera bien différemment. Elle affirmera péremptoirement :
«  L’individu n’est rien, il est moins que rien. Je détruis chaque jour des millions d’individus ;
j’en crée chaque jour des millions d’autres … »
Les deux points de vue sont bel et bien en contradiction. Et il faudrait tout de même faire l’effort
de la résoudre et de s’en accommoder.

Car : « Seul celui qui sait réellement embrasser et concilier cette contradiction manifeste de la nature,
possède la vraie réponse à la question de savoir si son propre moi est impérissable ou non. »

Voilà ce que dit Schopenhauer dans un de ses suppléments à son œuvre exceptionnelle
« le Monde comme volonté et comme représentation ». Il le dit bien mieux que moi, misérable tortue plagiaire.
 Et surtout, ne vous laissez pas impressionner par ce titre et le nom de son auteur : prenez le temps d’allez lire
l’extrait  que j’ai placé dans le répertoire des citations que Mandeika a fort judicieusement créé pour regrouper quelques pensées de grands enseigneurs.

Et  pour faire bon poids, je placerai dans ce répertoire un texte très court de Nietzsche où il nous dit
comment la « comédie de la vanité » altère notre comportement devant la mort d’autrui.
Cela pourrait aider à surmonter certaines aberrations culturelles  choquantes  de nos sociétés dites modernes
et de notre époque d’humanité niaise.

J’espère que ce concept de la mort
– mais ne devrais-je pas dire plutôt : de la « volonté de vivre » –
n’a   pas trop attristé nos compères animaux.
Ce n’était pas mon intention, loin de là.
Elle était plutôt de créer une atmosphère de  sérénité autour d’un concept si mal perçu,
en tentant de remettre chaque chose à sa place dans notre nature dont la première manifestation
est la volonté de vivre. Et nous sommes tous, autant que nous sommes, plantes, animaux, hommes, de modestes  expressions de cette volonté intemporelle et infinie ;
nous l’avons toujours été, nous le serons toujours.

Kurma l’Avatar                                                            le 6 mai 2008

 

CITATIONS concernant LA CAMARDE à la rubrique des ENSEIGNEURS

 

 

Merci pour tes vœux, Cher Castor.

 Je suis sûre que toute notre petite confrérie les accepte avec grand plaisir. Comme d’ habitude ton message est si riche en  considérations sur la nature humaine que je suis bien dans l’embarras pour répondre à toutes.  Sans hésitation,  je prendrai l’idée qui accroche le plus mon esprit, et je me contenterai d’elle pour formuler la réponse que tu as l’air de m’inviter à donner. Evidemment cette idée sera celle de  placer l’éducation au plus haut niveau des préoccupations des êtres humains. C’est en effet une idée très noble.

Savante et niezschénne

Pourtant avant d’entrer dans le vif du sujet je voudrais, si tu le permets, ouvrir une petite parenthèse. Il semble que tu souhaites m’affubler, tout comme d’ailleurs le responsable du site sur lequel sont étalés nos débats animalesques, d’un titre qui sans doute  m’honore, mais ne satisfait pas du tout  mes  misérables méninges de batraciens : celui de « Savante nietzschéenne tortue ». En 2007, je m’étais présentée comme « Kurma l’Avatar », après avoir pris soin de justifier mythologiquement ces deux vocables qui constituent, pour moi,  un blason des plus sympathiques. Et voilà que tu leur en substitues, en 2008,  deux autres qui me font froncer les sourcils. Réglons le sort du premier: savante,  quelle que soit la connotation que tu lui donnes, je ne pense l’être ni plus ni moins que n’importe quel autre membre de notre petit aréopage de bestioles en vadrouille intellectuelle.  Quant au second -  nietzschéenne  -  je le réprouve avec vigueur, ne serait-ce que par respect pour la pensée du personnage évoqué.  En effet, la pensée de Nietzche, ce grand philologue,  me semble aussi éloignée que possible de l’idée de former des adeptes ou des disciples, de créer un système philosophique ou une école métaphysique.  Il a d’ailleurs écrit lui-même : « J’ai une peur atroce que l’on aille un beau jour me canoniser… Je ne veux pas être un saint, je préférerais être un bouffon… ». Et comment oserai-je m’afficher comme le porte flambeau des idées d’un tel penseur ?  A mon rang de tortue, je sais trop bien que, ce faisant,  je ne serais qu’un minable « intercesseur en faveur de la médiocrité ».

Nietzschéen ? Pourquoi pas Nietzschéiste ? Et tu connais déjà ma prévention à l’égard de tous les « ismes » ? J’ai déjà récusé autant que je l’ai pu : l’évolutionniste,  le créationniste, le fondamentalisme,  le nihiliste et bien d’autres catégories, jolies petites boîtes dans lesquelles les humains adorent enfermer leurs semblables. Tâchons de ne pas les imiter. Je ne suis qu’une Tortue qui essaie d’apprendre à penser, tu as l’air de l’oublier ?  Une apprentie : pas même une ouvrière. Batracienne, reptilienne ou chélonienne,  sont les seuls qualificatifs que je revendique,  en ce lieu.  Je laisse Mandeika s’accommoder comme elle voudra de l’étiquette d’alchimiste qui lui a été attribuée mais je me garderai de la traiter de flamellienne ou d’hermétiste.

Education ou dressage

Ceci étant dit je ne vais pas me priver, dans quelques instants,  de m’inspirer des  idées de  ce grand psychologue qui a écrit des textes que je trouve extraordinaires sur l’éducation notamment. Je voudrais, pour commencer,  me départir d’une trop grande naïveté  et constater brutalement que ce que l’on appelle « éducation »  n’est  qu’un élevage, un dressage voire une domestication. Il s’agit d’inculquer à l’élève, un certain nombre  de concepts, de méthodes, de techniques, de valeurs. Il est, en arrivant à l’école, une chose nouvelle, une matière première en quelque sorte,  et il convient d’en  faire une copie selon un modèle moralement bien défini. Car il faudra bien  qu’il devienne  un bon citoyen, un bon travailleur, un bon contribuable…enfin quoi, un bon homme. Soyons clair : l’éducation est avant tout un service d’utilité publique

Ce n’est pas pour rien qu’ils ont utilisé, en français,  des mots comme instituteur et professeur, pour désigner  les bons ouvriers chargés de former les cerveaux de leurs rejetons. Il s’agit bien, pour eux,  de participer à l’intégration d’individus  dans une institution  donnée, et ce faisant, de la consolider et de la parfaire.  Pour y parvenir,  ils ne feront que  professer les idées, les concepts et les méthodes préconisées par la société. Ils accomplissent ce service public dans des  locaux appropriés, des écoles, qui ressemblent souvent à de petites casernes ; ils sont assujettis à des horaires et à des emplois du temps minutieusement élaborés ; ils doivent suivre des programmes bien remplis à l’intérieur desquels rien n’est laissé au hasard. Je ne pense pas que les tortues, ni les grenouilles, ni les castors, pour aussi intelligents qu’ils soient, seraient capables de construire un système aussi sophistiqué pour atteindre un semblable objectif. Ils ont un système éducatif qui fonctionne bien, somme toute.

C’est-à-dire qu’il fonctionnerait bien mieux, je suppose,  si  la société qui le gère était forte et stable. D’ailleurs,  si nous lisons bien  l’Histoire – ou même si nous observons bien les résultats obtenus pas des éleveurs d’animaux ou encore ceux d’expériences faites dans des laboratoires par des savants, des vrais  – nous  constatons que la société n’est forte et stable que si elle se trouve dans une situation dangereuse où elle doit lutter, combattre contre des circonstances, contre un environnement défavorables.

Les années passent,  enfin  vient le moment où ces conditions s’améliorent : la nourriture abonde, la maladie recule, la sécurité est plus grande, le bien-être et la surabondance règnent. De telles circonstances ont toujours perturbé le système d’éducation en vigueur qui commence à paraître  inadapté, archaïque.  La dureté des règles autrefois protectrices de la  société en danger ne s’avère plus nécessaires . Il faut s’en débarrasser.

Mais des perturbations graves se produisent : certaines formes de dégénérescence voire de monstruosité sont souvent observées. L’individu  ose se montrer, se détacher du groupe. La vie devient plus généreuse, plus diversifiée  et elle rend la vieille morale inutile, intempestive. Pour employé un mot que tu as si bien choisi, Cher Castor, tout s’enchevêtre dans un véritable labyrinthe de cultures parfois antagonistes, de recherches effrénées de nouveautés, d’expériences sans fins et sans but précis.

Le temps passe et de nouveau le grand danger resurgit; lui seul pourra  corriger les anomalies en rétablissant la morale. Mais quelle morale ? Ce sera forcément celle de la médiocrité. Je te renvoie là, mon Ami rongeur,  aux  idées que nous exprimions, déjà l’an dernier,  lorsque nous parlions de politique. Dans un texte magnifique,  Nietzsche décrit magistralement et mieux que je ne le fais,  ce long processus ; je m’en suis tellement inspiré que j’ai dû le plagier. Tu pourras apprécier toi-même car je vais le recopier et te l’adresser en tant que citation. (Annexe – 1)  Mais ce cycle infernal, cette succession de circonstances qui semblent inévitables, peut-il être interrompu ? Les hommes se doivent de prouver qu’il peut l’être !

Un commencement .

Il semble qu’ils  se trouvent, actuellement,  à ce moment précis du processus de flux et de reflux du grand danger. Et pourtant,  ce qui me trouble le plus dans leur  brillante organisation, c’est que lorsque les étudiants  atteignent l’âge de vingt-cinq ans environ, leurs aînés leur déclarent plus ou moins cérémonieusement, comme ils le font depuis plus d’un siècle : « C’est fini ! Désormais, la vie active, la vraie vie vous attend ! Le métier, la profession,  la carrière ; le mariage, les enfants, la maison ; les vacances, les promotions, les décorations et enfin la retraire vous attendent. Tout est prévu et tout est fort bien organisé. Surtout ne vous  attardez pas, ne traînez pas! ». Cela était de très bonne politique lorsque leurs sociétés étaient stables et fortes et surtout, souhaitaient le rester. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et la médiocrité s’installe inéluctablement

« C’est fini ! »  Ce la signifie que  les « éduqués » peuvent se sentir débarrassés du souci de former leur esprit. Celui-ci a été bel et bien constitué, sinon institué par de bons instituteurs. Et la plupart  sont bien convaincus qu’ils sont parvenus à un terme! Pas seulement les élèves qui ont été écartés du système et l’ont quitté en détestant les livres, la lecture, les pensées et l’esprit… Mais les autres aussi : tous ceux qui vont faire partie de cette grande masse d’humains  et à la disposition desquels  la société mettra généreusement les journaux, la radio, la télévision, le cinéma et quantité d’autres instruments de culture et d’éducation, gérés professionnellement par des « instituteurs » de tout acabit. Souvent des experts en médiocrité et des spécialistes en économie

C’est le moment pour moi,  la Tortue, de protester et de tirer la sonnette d’alarme comme ils disent. L’esprit, comme n’importe quelle autre partie de son corps,  serait définitivement et entièrement développé dans les vingt premières années de la vie d’un homme? Le système respiratoire : je veux bien ; le squelette : oui ! Pourquoi pas ? Mais l’esprit ?  Quelle absurdité ! Certes, il a été formé et modelé, conditionné et calibré comme un bon produit dont  la société pourra disposer. Mais entièrement développé ?  Non ! Certainement pas !

Pour  survivre, les hommes doivent échapper à ce cercle vicieux et promouvoir délibérément  le développement de leur esprit. Ils ont remplacé  les instincts  qu’ils partageaient avec nous,  par leurs connaissances, leur intelligence, leur conscience. Et ils arrêtent brutalement le  développement de ces instruments exceptionnels avant qu’ils n’arrivent à maturité !  Mais la vraie éducation doit commencer, pour eux,  le plus tôt possible  et durer aussi longtemps que possible ; leur conscience étant un outil d’autant plus dangereux qu’il est embryonnaire  et incomplet. Qu’ils se hâtent plutôt d’en faire un outil bien maîtrisé !

Libérer l’esprit

Une éducation digne de ce nom requiert  l’aide d’éducateurs authentiques, de ces grands enseigneurs dont parle Mandeika, de penseurs libres,  et c’est bien rarement dans les écoles et certainement pas dans les églises  que l’on rencontre ces personnages hors pair. Alors, je suis d’accord avec toi, Cher Castor, pour dire que cette éducation-là  « devrait   être  numéro un sur l’échelle des valeurs humaines ». Elevage, dressage sont certes des actions indispensables, même si les mots pour les désigner ne sont pas politiquement très corrects. ( Pourquoi parler ne pas parler d’instruction, comme on le faisait autrefois ?)  Mais ce n’est que lorsque ces actions sont terminées que tout devrait commencer.

Tu nous donnes, mon Ami Rongeur, quelques recettes pour parvenir à la maîtrise des connaissances et de l’éducation ; tu dois bien te douter  que  je ne partage pas entièrement ton avis lorsque tu évoques le rôle que devrait jouer l’église et la religion. Cependant tu me donnes envie de t’imiter en donnant, non pas des recettes pour accomplir cet élargissement de la conscience humaine, mais en indiquant  la direction de  ce chemin cahoteux et désertique qui devrait y mener. Le passage obligé réside dans la prise de conscience des chaînes multiples avec lesquelles chacun est ligoté, immobilisé, figé. Son langage, son pays, sa religion et sa morale, par exemple, pour commencer; et un jour, beaucoup plus tard sans doute,  son bonheur, sa raison et sa vertu. Passage périlleux qui ne peut être franchi qu’avec une grande prudence, beaucoup de patience et aucune précipitation!  Car là, les dangers sont énormes ; les déperditions inouïes. L’anarchisme, le pessimisme ou le nihilisme sous toutes ses formes gardent leurs portes grandes ouvertes, pour certains.  Soyons clairs, il  s’agit en fait, de libérer l’esprit que l’on vient juste de ligoter dans des règles et des conventions, en lui faisant prendre conscience de ses erreurs. Notre époque moderne connaît bien l’abominable et cruel dilemme que cette situation engendre très souvent.

Les catastrophes sont fréquentes. « Si rien n’est vrai, tout est permis » disait  Mandeika dans un de ses messages du mois de septembre l’an dernier, souviens toi.  « Alors on n’a plus qu’à rendre son billet … » continuait-elle en citant  Dostoïewski. J’ai cité pour ma part, un  autre jour,  Goethe qui s’insurgeait contre  Voltaire en dénonçant « sa licence et son effronterie ».
C’est à ce prix , cependant, que les humains pourraient atteindre un niveau d’évolution qui les distinguerait définitivement des animaux.  Nietzsche a bien formulé cette idée lorsqu’il a dit : « C’est seulement quand la maladie des chaînes sera surmontée que le premier grand but sera entièrement atteint : la séparation de l’homme et de l’animal ». 

Le nouvel humanisme

L’avènement  de ce nouvel Humanisme dont parle Mandeika,  pourrait bien alors venir couronner les  efforts des individus qui se montreraient les plus audacieux. Je concède que l’homme est l’animal le plus fort et sans doute le plus rusé, mais il ne sera que cela tant qu’il n’aura pas acquis les moyens de guérir définitivement de sa maladie.

Pourquoi  «  l’année du Rat » ne serait-elle pas consacrée à l’éducation ainsi conçue? Je contesterais toutefois la durée de cette consécration si elle devait se limiter à une seule année.  Car si une telle éducation concerne d’abord chaque individu, elle devrait ensuite gagner des sociétés entières. Il y faut du temps.

Merci encore pour tes vœux !

Et souvenons-nous qu’en Inde  le rat est la monture de Ganesh, le dieu de la chance et de la sagesse.

Kurma l’avatar

 

Chère Mandeika,

En 2007, je suis tombée sur tes extraits de l’œuvre de Hermès Trismegiste  qui ont piqué au vif ma curiosité. La petite fenêtre que tu avais entre-ouverte  sur la « Table d’émeraude » m’a poussée  à feuilleter quelques  ouvrages pour en savoir plus. Avec toute la rapidité dont je suis capable, je reviens lentement de ces expéditions  pour étaler quelques pensées sur le sujet. Mais entre temps, tu nous a gratifié d’une belle page pleine d’humour et de mélancolie sur le « syndrome de la grenouille bouillie ». Je suis décidemment  bien lente et je mérite bien ma réputation. Je te livre tout de même les idées que j’ai glanées et tu en feras l’usage qu’il te plaira.

Je sais que tes connaissances alchimiques sont vastes et, en y pensant,  je me souviens avec émotion de certains moments que nous avons passés à bavarder dans une ruelle parisienne hantée par le souvenir du grand Nicolas Flamel ; nous étions près de la maison où il officiait et dans laquelle il aurait découvert la recette de la pierre philosophale. Une grenouille et une tortue devisant dans une venelle du vieux Paris et dans la cave de Nicolas Flamel, en quoi cela surprendrait-il quiconque ?  En tout cas, les passants ne s’arrêtaient pas devant ce spectacle presque incongru.

Après t’avoir souvent écouté discourir sur cette période de l’histoire de l’esprit humain et parcouru un certain nombre de textes sur le sujet, je crois comprendre un peu mieux  tout l’intérêt que tu portes à l’alchimie et donc à l’hermétisme. Sacrée grenouille enseigneuse ! Tu manques rarement ta cible !

Chez C.G.Jung, j’ai d’abord appris que « l’alchimie » et « le christianisme » ont fait un bon bout de chemin ensemble. Pas toujours en parfaite harmonie, il faut le dire. La deuxième partie du  fameux principe :« moi en dessous de Dieu et lui en dessous de moi », n’était pas de nature à rasséréner tous les chrétiens, on peut le comprendre. Et pourtant l’ « œuvre alchimique » aurait été parfois célébré comme l’ « opus divinum » de la messe, paraît-il. Confusion regrettable pour certains qui y perdirent la vie.

Jung rappelle aussi que  ce fut là le véritable point de départ de la grande aventure de l’esprit scientifique dont les conquêtes ont précipité l’évolution de l’environnement de l’homme, de sa manière de vivre, de sa manière de penser.  « L’alchimie est l’aube de l’ère des sciences de la nature, qui a contraint , par le démon de l’esprit scientifique, la nature et ses forces à se mettre au service de l’homme dans une mesure jamais atteinte auparavant », dit  C.G. Jung  dans Synchronicité et paracelsica.

Puis,  je me suis demandé pourquoi les alchimistes employaient si souvent un langage occulte, hermétique, bien sûr.  Et Jung fournit là de nombreuses explications. Il dit entre autres que l’on ne saurait transformer une réalité vivante et évolutive en quelque chose de statique. Le symbole serait donc ici plus approprié que le concept  pour décrire une réalité difficile à saisir et que l’on ne peut appréhender sans une certaine participation émotionnelle et certainement pas par « l’ingérence grossière de l’évidence ». Et lorsque la réalité  qui nous entoure est hors de la portée des outils parfois encore modeste de la compréhension scientifique, il est parfois admis que l’émotion peut s'exprimer, ouvrant un vaste champ libre, rapidement investi par la métaphysique, l’art, les religions…mais je crains que l’on ne soit plus alors, dans le domaine scientifique.

Je suis presque certaine, moi la tortue, que les hommes ont tout intérêt à conserver une franche séparation entre science et tout « ce qui n’est pas science ». Peut-être faudrait-il qu’ils admettent modestement que leur raison a des limites et qu’elle doit donc coexister avec « ce qui n’est pas la raison ».

L’espèce humaine, contrairement à la tienne ou la mienne, a réussi, pendant les deux ou trois dernières dizaines de milliers d’années - des broutilles - à se doter  d’une raison qui  est devenue la caractéristique principale de l’humanité. Et c’est seulement pendant les tous derniers dix mille ans que l’esprit scientifique a péniblement vu le jour ; dernier né d’une évolution turbulente, chaotique souvent brutale, il trouva son chemin après avoir franchi de multiples phases dont les plus importantes sont le langage, les religions, l’alchimie et l’astrologie, la métaphysique et l’ésotérisme, les arts. Rien d’étonnant à ce que ces étapes toutes récentes, somme toute, de l’édification de ce que l’homme appelle la Civilisation, laisse des traces persistantes très souvent, dans l’édifice de la culture chez chaque individu isolé.

D'ailleurs un de leur penseur a dit : « Il faut avoir aimé la religion et l’art, comme on aime une mère et une nourrice - autrement on ne peut devenir sage ». Peut-être faudrait-il ajouter à la religion et à l’art : l’alchimie, l’astrologie, la magie... Autrement dit, notre débat « Evolutionnisme – Créationnisme » ,ne serait-il pas le symptôme d’un manque de maturité de l’homme ? Le développement de l’esprit de chacun atteindrait un degré particulier qui lui est propre et qui dépendrait, en partie, des connaissances historiques qu’il a pu maîtriser. Chacun devrait donc voir dans autrui, le représentant de cultures diverses et  ne pas s’en étonner : et s’il peut voir chez l’un des éléments d’une culture avancée, il apercevra, chez l’autre, des manifestations de la plus terrible barbarie.

C’est là que je décide d’arrêter mon bavardage. Pour les plus curieux  je pointe le doigt vers un des textes  de ce penseur que je viens de citer, dans lequel il s’amuse à prédire ce que pourrait être l’« évolution humaine » dans certaines conditions. L’évolution de cet être si bizarre et si modeste qui nomme sa propre histoire « histoire universelle ».

Kurma

 

PS – Je me permets d’interpréter ton message sur le « syndrome de la grenouille bouillie » (SGB) comme le signe que nous avons provisoirement épuisé  le grand sujet  « Evolutionnisme ou créationnisme » et que nous ouvrons un nouveau chapitre : celui de la protection de notre environnement.  Faisant partie d’une espèce considérée, dans certains endroits de notre planète, comme menacée d’extinction, je serais bien la dernière à m’en plaindre.

Or je viens de retrouver un aphorisme de Nietzsche  (« Où l’indifférence est nécessaire ») dont la signification, telle qu’elle parvient à ma cervelle presque fossilisée après plus de deux cents millions d’années sans évolution, constitue une excellente transition entre ces deux sujets tellement débattus. Je ne résiste pas à l’envie de le placer dans mes citations du jour  en invitant tout un chacun à en faire son profit.

En effet, comme tu le verras, le penseur s’efforce de changer quelques priorités dans la vie des humains en commençant par vilipender tous les dogmatistes religieux aussi bien que les dogmatistes philosophes. Et s’il indique que   « ce qui est nécessaire vis-à-vis de ces choses dernières, ce n’est pas le savoir opposé à la croyance, mais l’indifférence à l’égard de la croyance et du prétendu savoir en ces matières », il invite aussi ses coreligionnaires (notamment ceux en irréligion sans doute)  à  concentrer leur attention  sur le « proche » ; c’est ainsi qu’il suggère :

« Il nous faut de nouveau devenir bon prochain des objets prochains ! et ne pas laisser, comme nous avons fait jusqu’ici, notre regard passer avec mépris au-dessus d’eux, pour se porter vers les nues et les esprits de la nuit ».

Il est grand temps que les humains s’occupent de ce qui les regarde, de ce qui les touche de près et notamment de ce SGB qui menace la vie entière sur cette terre. En tout cas, il ne fait, pour ma part,  aucun doute, que l’homme doit, sans tarder, changer la direction dans laquelle il oriente son indifférence et cesser de toutes urgences « de mépriser  le présent  et  le prochain  et  la vie  et  lui-même »

Je ne terminerai pas, Chère Grenouille,  sans te dire à quel point je partage ton indignation devant ce nouvel outrage que tu viens de subir; et bien sûr sans souhaiter la bienvenue à notre nouvelle amie la Chouette qui pourrait bien nous apporter un supplément de sagesse.

 

Kurma                                                                                                   le  8/01/08